Pardon à l'attaché de presse, j'ai entendu à sa voix que je lui avais créé de l'embarras. Non, il ne pouvait pas me donner le nom de l'épouse du défunt roi Hassan II. J'ai insisté:

– Vous ne savez pas?

– Non, ce sont les affaires privées de la maison royale.

– Elle est pourtant la mère du jeune roi Mohammed VI, les Marocains ne sont-ils pas curieux de savoir qui elle est?

– Non, ils respectent l'intimité du roi.

– Mais vous, personnellement, vous n'êtes pas au courant?

– …

– Allez, ne me dites pas que vous ne savez pas qui est la reine.

– Il n'y a pas de reine chez nous. Ce n'est pas dans la tradition de l'islam.

– D'accord, l'épouse du roi. Elle n'a même pas un petit nom?

– …

J'ai tout essayé, même un marchandage assez sordide et quelque peu hasardeux vu l'état de mes connaissances: je lui dirais des secrets familiaux suisses en échange des siens. L'attaché de presse a dissimulé sa gêne sous un rire et m'a laissée tomber. Encore raté. Je ne connaîtrai donc pas de sa bouche le nom de l'épouse-du-roi-qui-n'est-pas-reine. Le journal Le Monde écrit que la mère des cinq enfants s'appelle Latifa. Il la qualifie de «première épouse». Le mystère s'épaissit.

Les femmes, durant ce week-end du deuil marocain, sont apparues en pleureuses dans la rue, mais pas en épouses officielles, en citoyennes électrices ou en élues, à l'exception de la ministre des Affaires sociales qu'un ami m'assure avoir vue une fraction de seconde à la télévision. Ce furent des cérémonies d'hommes, entre hommes.

Hassan II a trois filles, qui sont princesses. Elles sont mariées, on les voit de temps en temps occupées à leurs œuvres sociales. Les deux fils sont plus mystérieux. Le nouveau roi, Mohammed, s'est-il marié en hâte la semaine dernière comme l'a dit la rumeur? Le palais a fait démentir tout en annonçant des nouvelles «très prochainement». L'identité de la dame n'est pas à disposition du public. On sait seulement que selon la tradition, ce n'est pas le roi qui a choisi. Elle doit être jeune, belle et issue d'un milieu modeste, le palais se chargeant de lui apprendre ce qu'elle doit connaître.

«Comment dit-on reine en islam?» demande la grande féministe marocaine Fatima Mernissi, dans son dernier livre *. Il n'y a pas de nom. Même la reine de Saba n'a pas de nom, ni de prénom, ni aucun des deux titres qui désignent le pouvoir: khalife ou imam. Y a-t-il jamais eu une femme khalife? «Je ne peux m'empêcher de me sentir coupable en posant simplement la question, confie Fatima. La simple idée d'oser, en tant que femme, questionner l'Histoire, est vécue par moi, telle que je suis programmée par une éducation musulmane traditionnelle, comme un embarrassant blasphème. En ce matin ensoleillé, à quelques pas de Jamaa as-Sunna, l'une des grandes mosquées de Rabat, je me sens coupable d'être là avec mon ordinateur, en train de disserter sur les femmes et le khalifat. Cette étrange association de termes crée une angoisse nouvelle et diffuse à laquelle il faut essayer de répondre avant l'heure de la prière. Je veux que tout soit en ordre avant midi, quand le muezzin annoncera que le soleil a atteint le milieu du ciel. Et l'ordre dit que les femmes doivent être à leur place et le khalife à la sienne.»

Hassan II était Amir al-Muminin, prince des Croyants, et khalife, représentant de Dieu sur terre. L'épouse d'un tel être ne saurait être montrée dans Paris-Match, contrairement à la reine Nour de Jordanie, mariée à un simple roi, qu'on s'acharnait à dire «petit».

* Sultanes oubliées, femmes chefs d'État en Islam, Fatima Mernissi, Albin Michel, Paris 1996.