Société

Affaires intérieures. La bataille de Bombay

Affaires intérieures.

Bombay, 17 millions d'habitants, 500 nouveaux arrivants chaque jour, 23 millions prévus en 2015. Où que l'on regarde: la foule. Où que l'on aille, vers le nord, vers le sud de la presqu'île: la foule. Hommes et femmes marchant, courant, roulant, gisant à terre. Dix-sept millions de destins individuels enchâssés dans ce destin collectif qui est de vivre à Bombay, parmi les milliardaires qui affichent leur réussite, les pauvres qui étalent leur indigence dans des bidonvilles sans fin et les gens sans signes particuliers occupés à survivre dans l'espace minuscule laissé à leur identité.

Centre financier, centre industriel, centre du cinéma, centre économique et culturel de l'Inde, Bombay est aussi l'extrême de l'Inde: du gangstérisme, du crime quotidien, de l'inégalité sociale, du fanatisme religieux en même temps que de la coexistence obligée entre hindous, musulmans, sikhs, chrétiens.

Bombay: un chaos auquel personne ne peut rien. Un désordre organique dont chacun se plaint et profite simultanément mais qui est trop vaste de toute façon pour être arrêté. Fermer Bombay? Introduire un permis de séjour? Le Shiv Sena, le parti extrémiste hindou très puissant dans la ville, a essayé en vain, l'idée est trop étrangère à cette ville-là, toujours à côtoyer la limite du supportable et du possible.

La mort criminelle est tombée mercredi passé sur une masse humaine habituée à frôler la mort ordinaire. On lit cet avertissement sur un immeuble du centre: «Attention, ce bâtiment est dangereux et pourrait s'écrouler. Les personnes qui y pénètrent le font à leurs propres risques. Le propriétaire ne peut être poursuivi pour dommage à la vie ou aux biens.» A l'intérieur, des banquiers, des avocats, des comptables travaillent dans des bureaux climatisés confortables. Vu les conditions fâcheuses de l'immeuble, ils ne paient presque pas de loyer, de sorte que le propriétaire ne fait pas les réparations nécessaires. Ainsi va la vie à Bombay, jusqu'à l'accident, l'arrivée fatale et prévue de l'imprévu.

Il manque chaque année la moitié des constructions nécessaires pour abriter la foule de Bombay. Il manque 30% de l'eau dont elle a besoin, ce qui occasionne le détournement des canalisations ou le vol. Il manque la moitié des toilettes indispensables, de sorte que les intimités se déroulent en plein air, entre crépuscule et aube.

A Bombay, un être humain a deux solutions, écrit Suketu Mehta dans son portrait de cette ville en feu: se laisser submerger par la foule, réduit à une cellule d'un vaste organisme ou garder un sens obstiné, inflexible, de son individualité. «La bataille de Bombay est la bataille de soi-même contre la foule.»

La bataille n'est ni gagnée ni perdue, elle se déroule indéfiniment, à peine dérangée par les événements de l'histoire. Le nombre lui impose son rythme effrayant. Mais au milieu de la ruine urbaine entraînée par son fracas, on voit des individus têtus arroser une plante dans une boîte en fer-blanc pour le bonheur d'une mère, ou se faire faire une coupe Elvis Presley pour l'amour d'une fille. On voit des humains croire au meilleur dans une foule qui ne croit en rien.

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