Si l'on a reconstruit en 2004 le Stari Most de Mostar, le vieux pont de l'Herzégovine turque effondré sous les obus en 1993, c'était pour rendre à l'histoire ce qu'un épisode humain malfaisant lui avait enlevé. «Pourquoi ressentons-nous plus de douleur à la vue d'un pont détruit qu'à la vue de personnes massacrées, disait alors l'écrivaine croate Slvenka Drakulic? Nous savons que les gens mourront, que nos vies finiront un jour. Il en est autrement pour un monument historique. Le pont, dans toute sa splendeur et son élégance, a été construit pour nous survivre. C'est une tentative pour saisir l'éternité. Il transcende notre destin individuel.»

Dresde, Varsovie, Hambourg, Orléans, Kiev, Ypres, Cologne... Dans chacune de ces villes, des édifices monumentaux tombés sous les bombes de la Seconde Guerre mondiale ont été rebâtis dans leur gloire, à l'identique, comme pour nier leur fragilité d'œuvre humaine. Si la résurrection des morts est impossible, celle des marques qu'ils ont posées dans le paysage des vivants reste à la portée de n'importe quel gouvernement. Il suffit qu'un président, ou son conseil, dise: «Je le veux.»

En juillet 2002, les députés allemands réunis au Reichstag de Berlin ont voulu, par 384 voix contre 133, que soit reconstruites, en plein cœur de la capitale, les façades baroques de l'ancien château des Hohenzollern dessiné à la fin du XVIIe siècle par l'architecte Andreas Schloeter. Endommagé par les bombardements alliés, le château, situé dans la partie soviétique de la ville, tombait sous la juridiction de Walter Ulbricht, le chef communiste d'une zone qui allait devenir la République démocratique allemande. A peine celle-ci créée, Ulbricht décida de la «libérer» de son passé en lui coupant ses liens avec «l'Allemagne fasciste et prussienne». En septembre 1950, ce qui restait du château disparaissait sous 13 tonnes de dynamite. Le 1er mai 1951, l'esplanade des bords de la Spree, débarrassée de la présence symbolique du Grand Electeur de Prusse, accueillait la foule des citoyens-travailleurs-et-paysans du nouvel Etat ouvrier voulu par Joseph Staline. Quelque vingt-cinq ans plus tard, Erich Honecker y inaugurait son Palais de la République, phare de l'architecture est-allemande censée offrir un pendant à la bibliothèque et à la salle de concert que Berlin-Ouest commandait au même moment à Hans Scharoun.

Le Mur tombé, le régime honni effondré, une majorité de Berlinois ont souhaité la destruction du Palais de la République qui en était le cœur et qu'ils trouvaient affreux. Ils revoulaient leur château.

La démolition devrait commencer ces jours-ci. Un grand projet culturel et social, le Forum Humboldt, prendrait place sur l'emplacement libéré.

Mais le palais ne se laisse pas démolir. Depuis un an, ses partisans se sont multipliés: des «ostalgiques», des anti-château, des anti-gaspi, des anti-baroque, des pro-moderne, des artistes, esthètes, philosophes en tout genre qui n'aiment pas assez l'Allemagne d'aujourd'hui pour rompre avec l'Allemagne laide du passé. Le palais résiste au château. L'Allemagne usurpée empêche l'Allemagne éternelle. La bataille est féroce.