Société

Affaires intérieures. Au bonheur des piles

Affaires intérieures.

Une intuition me dit qu'autour de l'âge de 30 ans, une personne de culture occidentale est déjà tombée dans l'une des deux grandes catégories qui divisent la société: celle du désordre et celle de l'ordre. Les deux ont des avantages et des inconvénients, elles se nourrissent chacune du désir d'être en même temps l'autre, comme des grenouilles sans roi rêvent d'en avoir un puis de s'en débarrasser dès qu'elles l'ont. Je ne juge pas, notez bien, j'observe, avec cette légère gêne qu'éprouve quand même une personne désordonnée devant celles qui ne le sont pas.

J'appartiens donc au camp de ceux qui, ayant lu une lettre, une note, une coupure de journal, un livre, ne se résolvent pas à mettre fin à l'épisode en classant l'objet en un lieu prévu à cet effet. Comme s'ils cherchaient à éterniser l'impression, bonne ou mauvaise, produite par leur lecture, ils laissent traîner l'objet sur la table jusqu'à ce qu'un autre vienne s'ajouter par-dessus, puis un autre et un autre encore pour former, au terme de la journée, de la semaine ou du mois, une pile de dimension égale à la somme des épisodes émotifs volontairement non interrompus par un acte de rangement.

Le désordre n'est donc pas un manquement d'ordre matériel comme il pourrait en sembler au seul vu de la hauteur des piles. Il s'agit d'une aptitude au prolongement de chaque moment dans le moment suivant, d'un empiétement des minutes les unes sur les autres parce qu'il n'y a personne pour leur mettre à temps un point final.

Dans le camp du désordre, on ne jette pas la vaisselle ébréchée, on se sépare à l'amiable sans divorcer, on se couche tard, on regrette longtemps après avoir dit adieu à un ami tout ce qu'on aurait encore pu lui dire, on garde ses vieux habits. Dans la vie des désordonnés, l'instant d'après est toujours encombré par l'instant d'avant.

C'est pourquoi dans cette vie-là menacée d'asphyxie survient régulièrement le rituel du grand rangement.

Je me demande si le camp de l'ordre a conscience de ce qu'il loupe à méconnaître cette expérience. L'éradication du désordre par cette volonté soudain irrépressible d'achever une tranche de vie pour en recommencer une autre procure une ivresse libératoire dont personnellement je ne saurais plus me passer.

Se remettre à neuf. Passer un dimanche entier au bureau à classer de vieux papiers sympathiques qui ont assez vécu, afin de s'inventer un lundi entièrement vierge, lisse comme une piste de décollage. Contempler les possibles après le débarras. Respirer. Espérer.

Là, je voudrais introduire un avertissement. Les désordonnés encore jeunes qui manquent d'expérience auront tendance à se laisser aller au bonheur du vide. Ils imagineront naïvement que l'extase résultant de leur effort vers l'ordre perdurera s'ils prennent de bonnes résolutions. Ils n'ont pas encore compris que ce bonheur n'atteint son intensité maximum que s'il?est bref. Si le vendredi, ils n'ont pas encore aucun début de pile sur leur bureau, ils sont en danger de déprime: l'ordre leur aura volé le temps délectable du désordre, leur temps. Une pile plate ne sert à rien

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