André Hédiger, le maire de Genève, se sent victime d'accusations injustes. Les amendes qu'il s'est autopardonnées représentent, dit-il, des «broutilles». (Une broutille est une «petite pousse» de printemps qui aspire de toutes ses forces à grandir).

Le recteur de l'Université de Genève, André Hurst, voudrait bien que l'on sache raison garder. Les notes de frais excessives récemment découvertes dans les comptes ne sont, dit-il, «pas grand-chose». Un «pas-grand-chose» est une chose qui n'a pas réussi à être grande, une sorte d'infirmité indigne de l'attention générale.

L'ancien président de l'Union de Banques Suisses Robert Studer ne voyait pas pourquoi on faisait tant de cas de la part juive des fonds en déshérence dans son établissement depuis la Seconde Guerre mondiale: «peanuts» avait-il dit en un mot resté célèbre. La cacahuète est une petite graine d'origine aztèque qui a gravement endommagé la réputation de la Suisse.

Les broutilles, les «pas-grand-chose» et les peanuts sont des objets sociaux mondialement connus dont l'usage quotidien par les habitants de la planète répond à quelques règles universelles. Par exemple, la broutille qu'un quidam pique dans la poche d'un autre est plus petite pour l'acquéreur que pour le délesté. L'acquéreur a toujours tendance à minimiser la dimension de son acquisition tandis que le délesté surréagit automatiquement. Le nanolarçin déclenche un cercle vicieux d'émotions inégales qui fondent de durables et croissantes inimitiés.

La nature de la poche visée joue aussi son rôle. Selon qu'elle est privée ou publique, elle déclenche des alarmes différentes. La triche à l'égard de l'autorité fiscale est mieux tolérée que la soustraction d'une poule par un visiteur indélicat.

Là s'arrête l'universel. Chaque peuple interprète ensuite selon son histoire ou sa chance la dimension optimum de la broutille ou de la cacahuète. Il est clair qu'elle n'est pas la même en France, en Russie, en Suisse ou en Sicile.

Les Helvètes gèrent la propriété individuelle et collective autrement que les autres. D'abord, ils veillent à ne pas laisser les poules en liberté. Puis, par paresse peut-être, afin de s'économiser des tensions trop fatigantes, ils ont instauré entre eux un idéal non écrit de la nanoéconomie: ici, Mesdames, Messieurs, on ne triche pas. Pas du tout. C'est dur, mais ça a l'avantage de la simplicité. Qui triche est un tricheur. Un tricheur n'a pas d'excuse, seulement un mobile, mauvais bien entendu.

En Suisse, la broutille, quand elle est découverte, salit les efforts des millions de citoyens qui se sont astreints à l'absolue rigueur de la coutume. Elle ridiculise leurs sacrifices, elle ronge la foi presque insensée qu'ils ont mise dans la loi. Une seule amende sautée, et ce sont toutes les amendes payées qui viennent ricaner à l'oreille de l'automobiliste naïf et discipliné.

Tous les pays ne se sont pas obligés à pareille contention. Mais la broutille en Suisse n'a pas droit à l'existence. Ici, c'est zéro-broutille. On n'arrache même pas l'indulgence publique avec des nanobroutilles.