Société

Affaires intérieures. Changement de robinets

Affaires intérieures.

Sous George W. Bush, l'espace public était encombré d'avertissements contre les intellectuels, coupables d'offense au bon sens populaire dont la présidence était gardienne. Les «multilatéralistes» étaient des attardés qui n'avaient pas compris combien le monde avait changé. Les opposants à la guerre d'Irak passaient pour anti-patriotes, et seuls les créationnistes représentaient la vraie Amérique, profonde comme le décolleté de Sarah Palin. Il ne fallait rien attendre de l'administration.

Puis la crise est arrivée. Obama a été élu à la présidence. Il n'a pas encore emménagé que l'espace public se trouve rempli de louanges à son intellect, comparé à celui de Woodrow Wilson. Son intention de renouer avec le multilatéralisme est vantée comme une sortie bienvenue de l'isolement américain. La perspective d'une orientation forte par l'Etat des grands choix d'investissements publics est saluée avec tambours et trompettes. On attend tout de l'administration.

Il en faut peu pour que l'espace public occupé par un système d'idées et de valeurs soit tout d'un coup occupé par les idées et les valeurs opposées: 3 à 4% des électeurs américains inscrits et votants y suffisent, c'est-à-dire quelque 1 à 2% des Américains faisant basculer la majorité. Les éditorialistes, les invités des tables rondes, les commensaux aux bals des mécènes qui avaient célébré les vertus de l'Amérique bushienne sont alors remplacés par ceux qui en vilipendaient les abus. Le vainqueur a le pouvoir de prescrire l'usage et la couleur de l'espace public. Les vaincus reculent en direction des vestiaires.

Quelques faillites bancaires retentissantes suffisent à fermer le robinet de la parole reaganienne et à rouvrir celui de la parole keynésienne. Le monstre étatique qui était tout près de dévorer l'initiative individuelle et la liberté est brusquement paré d'une cape de sauveur, Zorro, s'il te plaît, dépêche-toi, on demande plus d'Etat, plus de règles, plus de surveillance et d'initiative collective pour le bien des générations futures. Il arrive que les mêmes personnes passent sans gêne d'un discours à l'autre. Le monde économique et bancaire est le meilleur dans ce genre de déménagement. Normal, comme il n'a pas de remplaçant, il est obligé de bricoler lui-même son texte.

En Suisse, moins d'une trentaine de parlementaires ne reconduisant pas Christoph Blocher au Conseil fédéral en décembre 2007 ont suffi à désarmer l'assaut idéologique de l'UDC sur l'espace public. Le Dick Cheney helvétique qui avait fait une irruption fascinante sur la scène nationale, la tête infestée de vengeance, de ressentiment et d'ambition, emmène dans son échec tous les intermittents du nationalisme, condamnés aux coins plus sombres où ils avaient relégué des mois durant les partisans de l'ouverture, de l'Europe et de coopération internationale. La parole blochérienne a reculé au point que le prétendant UDC au Conseil fédéral promet la main sur le cœur que ce n'est pas la sienne. Ce n'est pas pour la Suisse une victoire aussi grande que celle d'Obama mais c'est pour Blocher une humiliation aussi évidente que celle infligée à Bush.

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