Miami, la plage, le soleil, les retraités, l'élection d'un président. Une antique personne qui avait dû être belle et qui est restée riche décrète qu'elle ne votera pas pour Barack Obama: «On ne peut pas être sûr qu'il n'est pas membre d'Al-Qaida», affirme-t-elle avec la prudence d'une épargnante hostile au capital-risque.

- «Tu dis ça parce qu'il est Noir», répond sa compagne sur un ton exaspéré. - «Non, je t'assure, la plupart des musulmans sont membres d'Al-Qaida.» - «Mais il n'est pas musulman! Tu dis ça parce qu'il est Noir!» - «Mais non, tout le monde sait qu'il est musulman et qu'il le cache.»

Obama n'est pas un Noir: l'Amérique est officiellement réconciliée avec les Noirs, lesquels ont parfaitement le droit de vouloir la présidence. Il est un musulman, donc un possible ennemi officiel de l'Amérique, auquel il faut barrer la route de la présidence.

La dame joue habilement de son capital-actions. Elle le placerait peut-être sur le candidat lui-même s'il n'était pas l'ami d'un pasteur qui veut mettre le feu à l'Amérique. Non pas parce qu'il est un pasteur noir mais parce qu'il est terroriste. L'Amérique est en guerre avec les terroristes. La dame aussi.

Elle écoute des programmes télévisés qui donnent la parole à d'autres dames, à plein d'hommes et à des pasteurs blancs qui ont entendu dire, ou même qui savent qu'Obama est musulman, ami des terroristes. A force d'entendre ceux qui savent, elle sait.

On mesure le succès des rumeurs à leur capacité de se transformer en savoir. Celle-ci a un formidable potentiel politique. Il est possible qu'elle empêche Barack Obama d'être élu le 4 novembre. A en croire le New York Times, elle est née en août 2004 sur le site de Free Republic qui reprenait un communiqué de presse d'un certain Andy Martin, selon lequel Obama était «un musulman cachant sa religion». Quérulent professionnel de 62 ans, Martin s'était spécialisé dans les plaintes tous azimuts, au point de ne plus trouver un seul juge pour l'écouter. Il avait voulu se présenter à des élections sous la bannière démocrate avant que ne soit révélé son projet d'«exterminer le pouvoir juif». Il avait ensuite tenté sa chance chez les républicains en Floride. En vain. En 2004, il cibla Obama. Il écrivit un livre sur son passé. Tous les adversaires du candidat puisèrent dedans, y compris l'auteur d'un best-seller anti-Obama, qui s'appuyait sur Martin pour renforcer ses effets.

Andy Martin apparaît maintenant à la télévision, sur Fox News, au nom de «la liberté d'expression», chacun pouvant proférer les vues qu'il veut. La blogosphère, terre de liberté entre toutes, s'en donne à cœur joie. On «sait» maintenant, puisqu'Andy Martin l'a dit sur Fox News et que c'est sur tous les sites conservateurs, que Barack Obama a reçu un entraînement pour renverser le gouvernement.

- Tu vois, dit la vieille dame riche à la vieille dame moins riche, il est membre d'Al-Qaida! L'autre retourne sa cuillère dans sa tasse de thé, le temps de mitonner sa réponse: «Al-Qaida ne prend pas les Noirs.»

- «Ça, dit l'autre, c'est une rumeur!»