Ce journal le dit: chaque année, 3000 personnes meurent aux Etats-Unis faute d'avoir trouvé un rein de remplacement. En Suisse, 40 personnes sont décédées l'an dernier pour ne pas avoir pu recevoir un greffon. Un millier d'autres sont en sursis sur des listes d'attente.

Ces chiffres sont donnés dans un article sur le don d'organes et le projet d'un lobby américain de le «marchandiser». Je n'entre pas en matière, le problème est complexe. J'observe seulement la manière d'en parler.

On ne dit plus: «tant de personnes sont mortes d'une maladie de rein» mais: «tant sont mortes parce qu'elles n'ont pas reçu un rein». Ou un cœur, un foie, ou quelque organe actuellement remplaçable.

Le changement n'est pas mince. Par une formule récriminatoire - «mort à cause de» - on signifie que le malade a droit à la pièce détachée qui le guérira. Si personne ne la fournit, une culpabilité reste attachée au décès qui s'ensuit, décès injuste, immérité et d'autant plus cruel.

Mourir d'une affection rénale ou d'un infarctus quand on a l'âge de vivre est une issue affreuse. On la déplore en connaissance de cause depuis que l'on sait identifier les maladies. Mais mourir alors qu'il aurait été possible de rester en vie ajoute à la douleur des proches une impression insupportable d'arbitraire. Si l'organe requis n'était pas là, tout chaud quand on en avait besoin, c'est que «quelque chose va mal dans l'organisation de notre société». Il est urgent de réparer. Alors voilà les réparateurs. Il y a les réparateurs éthiques, qui s'engagent pour favoriser les dons d'organes - vous signez un papier stipulant que vous donnez tout ce qui reste utilisable de votre corps le jour où il vous lâche. Mais au vu des listes d'attente qui s'allongent proportionnellement aux progrès de la chirurgie de transplantation, cette méthode gentille a ses limites.

Elle est attaquée par les réparateurs mafieux: il me faut un foie pour ma sœur, je le trouverai par tous les moyens, quitte à l'acheter à un pauvre. Le trafic d'organes étant un crime, cette méthode est réprimée.

Ce pourquoi les réparateurs rationnels entrent en lice, munis du raisonnement économique classique: dans un échange monnayé, l'offre et la demande s'équilibrent. Si je paie tant pour un cœur, les cœurs viendront. Aux juristes de fignoler le détail des contrats.

Le don d'organes, le vol d'organes et le commerce légal d'organes occupent toute la place. Ils monopolisent les débats éthiques et politiques: faut-il autoriser... interdire... encourager? Tout le monde s'en mêle: associations, lobbies, prêtres et pasteurs. Et plus la discussion va, plus s'installe l'idée que d'une façon ou d'une autre, une personne vivante a un droit sur les organes d'une personne morte, qu'ils soient donnés, volés ou achetés.

Je peux espérer une vésicule convenable si la mienne tombe en panne. Mais attention, quelqu'un peut vouloir mon intestin! Une personne comme moi, en bon état de marche, est à la tête d'un patrimoine d'organes des plus désirables. Vais-je en faire cadeau, le vendre ou le cacher, tel Harpagon?

Les difficultés des malades sont en voie d'être résolues. Celles des bien portants ne font que commencer.