Mon agenda 2008 est pour ainsi dire vide. Quelques obligations fixes ici ou là, des anniversaires qui nécessiteront un peu d'engagement, une réunion facultative en mai au bord du lac de Côme, même pas de réservation de vacances, je n'ai pas le goût de prévoir. Tout mon caractère me porte à savourer cette absence d'obligations, si conforme à la profession que j'exerce: dans le journalisme, la disponibilité est un avantage, l'actualité dirige la vie des gens comme moi. Je me plais toujours à préciser, lorsque je donne un rendez-vous, que je pourrais être empêchée «au cas où». Il n'y a pas besoin d'expliquer, tout le monde comprend. Nous autres dépendons d'une déclaration de guerre, d'une bombe sur un marché, du résultat d'une élection...

J'ai vécu heureuse jusqu'à maintenant avec ce compagnon imprévisible, ce «au cas où» qui dominait entièrement l'organisation de mes journées.

Et puis, un beau jour, j'ai eu à participer à des comités et des clubs, ces cénacles où se discutent les choses plus ou moins graves de la Cité. J'y ai rencontré des gens importants, tellement importants qu'ils sont sollicités de partout et doivent par conséquent veiller à la gestion rigoureuse de leur agenda. C'est à leur contact que j'ai découvert l'insoutenable légèreté de mon existence.

Quand vient le moment de choisir la date des prochaines séances, que le calendrier 2007 de la plupart des participants est déjà noirci aux trois quarts, et celui de 2008 déjà très encombré, le mien est quasi vierge. Hormis mes devoirs professionnels, dont deux rendez-vous hebdomadaires avec vous, je n'ai presque rien de prévu!

Je dissimule mon embarras du mieux que je peux. Je m'invente des voyages pour pouvoir annoncer un empêchement, une fois New York, une fois Vesoul (Vesoul est une excuse chic). J'observe comment font les autres. Les députés, les maires de grandes villes sont pris par leurs multiples conseils, programmés longtemps à l'avance, je comprends leurs difficultés. Les gens d'affaires ont des voyages. Les professeurs aussi. Surtout les professeurs. Porter un titre de Doktor Professor condamne au corridor des colloques, lesquels retiennent leurs participants cinq ans à l'avance. Les abonnés aux comités ont d'innombrables comités, fixés apparemment depuis trois ans.

Il est rare, dans ces circonstances, que dix personnes puissent s'accorder sur une date. Huit, au maximum, pourront trouver un arrangement. Je l'avoue un peu honteusement, je suis toujours parmi les huit. Je me croyais libre. En réalité, une personne comme moi doit sa liberté à son peu d'importance. Qui voudrait s'assurer de ma présence pour la réunion du 10 septembre 2009?

Mon temps, jusqu'en 2009, m'appartient, sauf «au cas où» il appartiendrait à mon journal pour cause d'actualité. Donc sans guerre contre l'Iran et sans présence de Le Pen au second tour de l'élection présidentielle française, mes quelques réunions de comité programmées pour les trois ans à venir ne m'empêcheront pas d'ici là de lire Les Bienveillantes. Suis-je à envier ou à plaindre?