On doit au politologue français Pierre Hassner la division de l'humanité en deux: d'un côté les lilis et de l'autre les bobos. C'est pratique, chacun peut s'y retrouver un instant.

Les lilis, ce sont les libéraux et les libertaires. Un tempérament politique qui conduit du libéralisme le plus ultra jusqu'à l'anarchisme déclaré. C'est une ligne cohérente qui va de Milton Friedman à Serge Gainsbourg, le long de laquelle on rencontre Bill Gates, Brassens, Cohn-Bendit, Tony Blair, David de Pury ou Jacqueline Fendt. On reconnaît les lilis par quelques signes distinctifs: une forte croyance en l'individu, un pari sur l'initiative personnelle, le goût de l'incertain et du changeant, le mépris des frontières, le respect du marché. Les lilis valorisent «la société» par rapport à l'Etat. Ils ont même inventé cette fameuse «société civile» qui s'oppose à la «société politique», propriété des bobos.

Les bobos: ce sont les bolcheviques et les bonapartistes. De gauche ou de droite indifféremment, les bobos sont partisans du collectif, de l'Etat, de l'organisation solide qui produit de l'ordre, qui structure et encadre. Ils croient en la force, en l'autorité, en la hiérarchie. Ils sont attachés au territoire et à ses limites. Ils disent plutôt «le peuple» que «la société» parce que le peuple marche ensemble tandis que la société est un tissu de complications. Ils jurent par «la nation» mais leur idole la plus sacrée est «la République», une figure nette et ferme qui s'oppose à «la démocratie» plus impersonnelle des lilis.

En chair et en os dans l'actualité francophone, Jean-Pierre Chevènement et Daniel Cohn-Bendit sont les plus récentes incarnations de la haine que se vouent le bobo et le lili. Ne rions pas cependant de ce duo infernal, il représente un retournement de cliché: de l'Allemagne qu'on voulait croire bobo, Cohn-Bendit ramène l'idée lili du pouvoir «citoyen» tandis que, dans une France supposée lili, Chevènement vénère la seule légitimité de «l'élu». Si les choses étaient simples, on pourrait dire que l'Allemagne, avec ses nombreuses institutions exaltant les droits du citoyen, est une nation lili tandis que la France avec son primat de l'Etat est essentiellement bobo.

La réalité est cependant plus contrastée.

Il y a par exemple des bobos avec ascendant lili (Margaret Thatcher) et des lilis avec ascendant bobo (Ronald Reagan). Internet a commencé bobo au Pentagone et finit lili sur nos ordinateurs. Karl Marx est né lili sauf qu'il méprisait le marché, ce qui lui a coûté de se retrouver bien malgré lui séquestré par Staline dans une statue bobo. Les communistes ont promis le bonheur lili (la liberté pour tous et la fin de l'Etat) mais avec un passage obligé par le bobo (la dictature, l'autoritarisme, le plan). On a vu le deuxième mais jamais le premier.

De leur côté, les libéraux ont promis la liberté mais c'est la tyrannie qu'exercent les marchés. L'anarchie porte aussi en germe son propre despotisme.

J'ai des jours lilis et des jours bobos. Il m'arrive d'être li-bo, car «entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et c'est la loi qui libère» (Lamennais).