Maintenant que la complexité du système financier mondial est étalée sous nos yeux, nous prenons conscience du manque de diligence avec lequel nous l'avons étudié. Nous sommes très forts sur la compréhension des phénomènes spécifiques - par exemple créer un produit dérivé et le rentabiliser sur autoroute - mais nous ne savons presque rien des phénomènes de corrélation, d'interaction, de multi-causalité et de pluri-conséquences. La chaîne qui va du preneur d'hypothèque quelque part en Ohio jusqu'à la pension des plombiers polonais n'était pas maîtrisée, ni même soupçonnée.

Autre exemple pathétique: nous ignorons encore, en 2008, le fonctionnement complexe d'une pieuvre et de ses huit bras. Une tradition étatiste nous a longtemps laissé croire que le cerveau donnait des ordres et que les bras les exécutaient. Une étude autrichienne de 2004 évoquait un «bras préféré», occupé à de nombreuses tâches tandis que les autres restaient au chômage. Des chercheurs ont toutefois acquis des preuves selon lesquelles les bras seraient autonomes. Dans ce cas, comment s'arrangent-ils les uns avec les autres? Lequel fait quoi, pour quel but? Mystère. Le patron de l'aquarium allemand de Speyer vient d'en faire l'aveu au terme d'une recherche impliquant 23 aquariums européens. Divers objets, jouets, Lego, bouteilles, Rubik's cubes, ont été déposés autour des pieuvres (Octopus vulgaris). Curieuses, elles ont tout inspecté, méticuleusement. Certaines, les plus intelligentes, ont ouvert les bouteilles pour y trouver de la nourriture. Mais il n'y a pas eu de conclusion définitive quant à l'emploi spécialisé des bras.

Une autre étude, publiée dans le journal de psychologie comparative aux Etats-Unis, affirme que les pieuvres «n'ont pas besoin de désigner tel ou tel bras pour une tâche particulière». C'est l'hypothèse du laisser-faire. Cependant, remarquent les auteurs, «le comportement d'Octopus vulgaris dans certaines situations, comme l'exploration, indique une tendance à l'usage d'un seul bras ou d'un petit groupe de bras». L'animal semble ainsi avoir une «forte préférence» pour ses quatre bras antérieurs lorsqu'il cherche à atteindre des objets ou à les examiner. Cela conduit à l'hypothèse d'une division du travail entre les bras antérieurs et postérieurs, division que le genre Homo sapiens connaît bien.

Nous sommes un peu plus avancés mais des questions subsistent: si le centre ne décide pas clairement de la répartition des tâches, par quel mécanisme se produit-elle? Comment le G4 impose-t-il sa légitimité au G8? En cas de crise, il doit bien y avoir un conseil de sécurité pour jeter l'encre et coordonner le mouvement de fuite des huit bras. Et l'alerte passée, comment revient la confiance?

Fascinés par l'extraordinaire liberté de mouvement d'un bras de pieuvre, des neurologues israéliens et italiens affirmaient en 2001 que le circuit neuronal directeur se trouvait dans les bras eux-mêmes. Ils frayaient ainsi avec la vision plaisante d'une direction multipolaire auto-coordonnée. Je ne sais pas s'ils maintiennent leurs vues aujourd'hui mais j'observe que la pieuvre, notre hantise du XIXe siècle, renferme des secrets de management global qui pourrait faire d'elle notre meilleure amie du XXIe.