Le mode de coexistence démocratique ne se manifeste pas tant dans les élections, écrivait le philosophe Karl Popper, que dans la reconnaissance de leur défaite par ceux qui ont perdu et dans leur retrait pacifique du pouvoir. Ce principe est si bien accepté que les perdants, quoi qu'il leur en coûte, saluent solennellement les gagnants et leur souhaitent bonne chance.

La Suisse est une grande démocratie, qui se donne souvent en modèle. C'est sûrement son habitude de se croire au-dessus des autres qui lui a permis de mépriser les usages en cours dans les démocraties moins parfaites: la passation de pouvoirs entre le conseiller fédéral vaincu au parlement, Christoph Blocher, et l'élue Eveline Widmer-Schlumpf, a manqué de cette dignité qui permet la continuité démocratique. Les rites de politesse par lesquels élus et non-élus se congratulent permettent de dépasser le traumatisme des résultats. Après quoi la vie politique peut continuer.

La démocratie suisse a certes une circonstance atténuante: ce n'est que la deuxième fois que le parlement «sort» un conseiller fédéral en place. Elle n'a pas encore policé l'exercice. Toutefois Ruth Metzler, la première, a compris d'instinct en 2003 ce qu'il était bon de faire et de dire. Elle a pris congé de ses tombeurs par un bref et vaillant discours qui lui a valu une ovation debout.

Blocher, lui, a promis «l'opposition», autant dire, en Suisse, le chaos. Il lui a fallu une semaine pour se rattraper, ce qu'il a fait hier par une intervention plus nuancée, voire aimable, devant le parlement, allant même jusqu'à s'excuser auprès de ceux que ses manières auraient pu blesser. L'élan ne l'a pas amené à donner le bonjour à sa remplaçante mais enfin, l'intention était méritoire.

Tandis qu'elle n'a pas atteint sa femme. Sylvia continue de crier, de protester, d'agresser. Dans un article au journal Sonntag que l'histoire des mœurs retiendra, elle s'en prend à «la Grisonne» qui s'est rendue complice d'une «intrigue» contre son mari. Un conseiller fédéral, précise-t-elle, qui «dépassait de beaucoup ses collègues par son rayonnement et ses capacités extraordinaires». Suit un plaidoyer que tous les maris rêveraient d'entendre au petit déjeuner, mais dont la plupart ont appris à se passer. Puis une condamnation morale prononcée en chaire: les deux conseillers fédéraux UDC actuels ont «placé leur ambition personnelle avant leur devoir envers le parti».

Le parlement n'existe pas sous la plume de Silvia, sinon en repaire de comploteurs. Le pays non plus, sinon en électeurs de son mari. Mais trois femmes existent qui ont détruit son rêve: à Roswitha Merz, l'épouse de Hans-Rudolf, elle reproche d'avoir osé applaudir l'élue UDC, à Lucrezia Meyer-Schatz, d'avoir osé attaquer dans l'affaire du procureur, et à cette «Grisonne», dont elle ne cite jamais le nom, d'avoir osé se présenter. Une quatrième apparaît dans une anecdote, Micheline Calmy-Rey, avec sa «nouvelle Mercedes». Les ennemis de Silvia sont des ennemies. Les autres, elle s'en fiche: d'hommes, il n'y en a qu'un.