Betty Friedan est morte samedi, le jour de ses 85 ans, à Washington. Avec son livre, La Femme mystifiée, elle avait inauguré en 1963 une nouvelle vague du féminisme américain, basé non plus sur l'égalité civique des femmes, qui était acquise, mais sur leurs libertés sociales: liberté de se marier, d'avoir des enfants, de travailler, de divorcer, d'avorter. Fondatrice en 1969 du NOW, (National Organization of Women), qui allait inspirer les mouvements de libération des femmes dans toute l'Europe et même en Asie, Betty Friedan a été avec Simone de Beauvoir l'une des deux propagandistes les plus écoutées et les plus efficaces du féminisme contemporain.

La Femme mystifiée mettait en scène des mères de famille désillusionnées dans les banlieues confortables de la classe moyenne américaine: le bonheur promis dans la maison, avec les enfants, les appareils ménagers, les voisins, le gazon et le chien, n'arrivait pas.

A sa place, l'ennui, l'horizon bouché. Ne restaient que deux solutions: les tranquillisants chimiques ou la cavale, c'est-à-dire la prise en main de soi hors des idées et normes reçues.

Tiré à des millions d'exemplaires et traduit dans des dizaines de langues, le livre a installé son auteure dans le tableau culturel d'une Amérique blanche de l'après-guerre aux prises avec des problèmes de riches. La popularité de Betty Friedan a été le miroir d'une société bourgeoise en crise qui s'interrogeait sur elle-même. Plusieurs livres récents sur elle dénoncent l'absence, dans La Femme mystifiée, des mères pauvres et célibataires, des Afro-Américaines, des homosexuelles... Regards implacables et durs d'une époque sur la précédente. De jeunes féministes d'aujourd'hui démystifient la démystificatrice, leur sainte aînée coupable de s'être fixée sur le modèle bourgeois libéral de la famille et de la sexualité. Son best-seller, dit l'une d'elles, «est un cas d'école de narcissisme, de sentimentalisme, d'insensibilité et d'auto-complaisance», notamment quand elle compare le confinement des épouses dans leur maison au confinement dans les camps nazis.

Betty Friedan, féministe plan-plan, victime à son insu du modèle qu'elle prétendait abolir? L'hommage que lui rend l'Amérique libérale est amical. Des millions de femmes se sont mieux comprises grâce à elle. Mais les notices nécrologiques, basées sur la biographie agréée, omettent l'origine spirituelle et politique de son combat: gauchiste proche du Parti communiste, elle est dans les années 40 une militante syndicale, une pacifiste (jusqu'à l'attaque japonaise sur Pearl Harbour), une pro-soviétique juste après la guerre, et bien sûr une partisane de l'émancipation des Noirs et de l'organisation des pauvres.

Pourquoi les féministes d'aujourd'hui ne le savent-elles pas? Craignant les foudres inquisitoriales du sénateur McCarthy dans les années 60, et l'impact négatif probable sur le mouvement féministe qu'elle fondait, Betty Friedan avait effacé ce passé de sa biographie. Elle avait voulu de toutes ses forces survivre à la Bettye Goldstein, juive communiste d'origine russe qui s'était battue pour une place en Amérique.