Société

Affaires intérieures. Le peuple, atelier de réparation de la démocratie

Affaires intérieures.

Les votations du 30 novembre m'imposent un stress considérable. Pour être à la hauteur du postulat de la démocratie directe selon lequel «le peuple a toujours raison» et donc pour jeter dans l'urne des bulletins dûment réfléchis, je fais des heures supplémentaires - et gratuites naturellement car nous sommes un peuple de milice. Cinq objets fédéraux plus six cantonaux à Genève, tous d'une certaine importance, mobilisent depuis un mois mes lectures, mes conversations, et pour tout dire mon intelligence.

C'est autant que n'auront pas mes proches, mon employeur ni tous ceux qui prennent une rente sur mes loisirs de soirée ou de week-end (leur manque à gagner me fait de la peine).

Voter plus pour être plus démocratique? On peut voir les choses comme ça mais pas moi. Je soupçonne au contraire un complot visant à transférer la fonction lourde et chère qui incombe aux parlementaires - celle de choisir en leur âme et conscience les meilleurs projets de loi possibles - sur du personnel non payé, non éduqué, et non représentatif. Sur des gens comme moi qui ne connaissent rien aux objets, sinon par ouï-dire; qui ne s'y intéressent que parce qu'on le leur demande en les flattant; qui ont grand peine à y voir clair parmi les «explications de nos autorités» et les «questions subsidiaires»; et qui donc abandonnent en route, laissant à un tout petit nombre de marathoniens du civisme le privilège de trancher en leur nom.

L'élite parlementaire élue et rémunérée fourgue finalement le boulot à une petite compagnie de citoyens non élus et gratuits qui lit les documents jusqu'au bout et trouve la lumière où elle peut. J'essaie courageusement de m'enrôler parmi les 30 ou 40% de Suisses qui participeront aux votations. Je glane des avis ici ou là, j'observe les mots d'ordre des partis, je tâte les humeurs de mon quartier, des générations en dessous et au-dessus de moi; je sonde la profondeur des intérêts et surtout du mien. Bref, je me «fabrique» une opinion. Sur onze objets, franchement, c'est extraire de moi une productivité intellectuelle à la limite de l'exploitation.

Mais bon, il n'y aura personne pour me reprocher publiquement la qualité de mon travail. En démocratie directe, ça ne se fait pas. Chacun évalue le résultat pour son compte, en privé. Les Irlandais ont mal voté sur la constitution européenne? Les Genevois sur l'interdiction de la fumée? Les Suisses sur l'EEE en 1992? Et dimanche «pour une politique raisonnable en matière de chanvre protégeant la jeunesse» ou sur «l'imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine»? Qui pourrait se permettre de juger? Mon vote populaire est le fait final, sans appel.

C'est pourquoi j'angoisse devant mon bulletin. Je sais qu'on ne me demande pas un vote éclairé, il y a des experts pour ça. Je sais qu'on me consulte justement comme peuple et pas comme sage, bien qu'on m'attribue de la «sagesse populaire». Mais j'ai ma dignité et je tiens à bien faire. J'ai beau flairer l'abus, s'il faut que le peuple serve d'atelier de réparation de la démocratie, j'amènerai mes outils et je travaillerai la nuit.

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