Les lumières sont aux arbres, certaines jolies. Revoici les portes enguirlandées, les librairies encombrées de «beaux-livres» à trois kilos et ma tête alourdie du souci rituel que les années n'allègent pas: que faire pour les Fêtes?

Partir. Rester. Réunir la famille. Lui éviter de m'avoir. Craquer pour des boules. Haïr les sapins. Découvrir des cadeaux merveilleux pour les enfants dans le guide du moutard. S'en tenir au dernier LEGO qu'ils n'ont pas encore. Prévoir de dormir. Prévoir de danser. Inventer quelque chose. S'en garder absolument.

Les plaisirs de Noël nécessitent une lente et contraignante préparation. Les municipalités et autres grands magasins ont beau, tels les rois mages, illuminer le chemin, il faut encore trouver la crèche, organiser la déco et remplir le garde-manger. Cuisiner pour tout le quartier? Pour les seuls habitants de l'appartement, chat compris?

Cette année, la liste des difficultés s'allonge. On affirme, chez certains traiteurs de ma ville, que le foie gras d'oie a disparu. Les producteurs du sud-ouest de la France en auraient abandonné la production au profit de la culture de céréales pour biocarburants, plus rentable. L'essence de maïs n'ayant aucune valeur gustative, il faudra s'en tenir au foie gras de canard, fabriqué paraît-il dans des conditions plus aptes à soutenir la compétition avec l'automobile, laquelle est indispensable pour se rendre aux fêtes de Noël dans les familles. Foie d'oie ou bagnole: à en croire mon traiteur, l'Economie choisirait la bagnole.

La situation est également compliquée sur le front des crustacés: une étude de l'Université de Belfast publiée début novembre dans The New Scientist affirme que les crevettes éprouvent de la souffrance lorsqu'elles sont plongées dans l'eau bouillante. De l'acide acétique déposé sur les antennes de 144 individus aurait provoqué leur immédiate agitation, preuve de l'existence d'un système de sensibilité au danger assimilable à de la douleur. L'expérience, disent les chercheurs, est aussi valable pour les crabes et les langoustes.

La table de Noël s'en trouve diminuée. Car même à braver ces nouvelles connaissances, il reste un malaise. L'innocence qui nous a tenue si longtemps dans l'allègre jouissance des chairs des plus petits que nous se transforme peu à peu en culpabilité.

Les victimes animales ont leurs avocats. Le parti des amis de la langouste s'est emparé de l'étude de Belfast pour demander l'interdiction de bouillir les crustacés vivants.

Les carnivores humains se défendent. Une chercheuse de Liverpool affirme que les crevettes de Belfast n'agitaient leurs antennes que pour se débarrasser de l'acide acétique qu'on y avait mis. Rien à voir avec la douleur. Son collègue de l'Utah abonde en son sens: les preuves d'une architecture neurologique induisant la sensation de douleur n'existent pas chez les crustacés.

Mais je suis sûre qu'ils ont le sens de la vengeance: bouillis puis congelés sans leur consentement, ils se muent en carton caoutchouc dans le seul but d'être immangeables par les convives et déshonorants pour l'hôtesse. Ma langouste de 2005 a gagné. Celle de 2006 également. En 2007, pouce.