Paul Wolfowitz est démissionné de la présidence de la Banque mondiale, la pièce se termine par la défaite du héros principal, le fort est par terre, les spectateurs contents quittent la salle qui sent la fièvre et la fureur.

Et Shaha Riza, dans tout ça? Sa carrière à la Banque? Son revenu de mère divorcée en charge d'un fils?

Elle a dû quitter son emploi, sur recommandation du Comité d'éthique, pour éviter de se trouver dans une relation professionnelle hiérarchique avec son compagnon, dès lors que celui-ci prenait la tête de la Banque. (Lui-même n'aurait pas pensé à renoncer au poste afin de préserver sa carrière à elle. Il l'aime mais il ne faut rien exagérer.)

La Banque mondiale, comme un nombre croissant d'entreprises aux Etats-Unis et parfois en Europe, se protège des dégâts de l'amour par toute une série de pare-feu. L'interdiction de l'affect dans le rapport hiérarchique est le recours le plus connu. Il émane de deux expériences traumatisantes: un cœur de chef amoureux a tendance à procurer au cœur aimé inférieur certaines faveurs qui sèment injustice et ressentiment dans l'office. A l'inverse, un cœur de chef contrarié dans ses visées se laisse facilement aller à des harcèlements punissables par la loi, tandis qu'un cœur d'inférieur frustré dans ses ambitions peut aisément se prétendre victime de faux harcèlements.

La variété de vacheries que deux personnes liées sentimentalement sont capables de s'infliger à elles-mêmes et aux autres sur le lieu du travail est telle que l'interdiction a paru la solution la plus sensée.

Mais l'amour ne se laisse pas interdire. Plus du tiers des employés de dix grandes entreprises américaines ont des relations affectives avec un ou une collègue. En Suisse, près de la moitié des couples débutent au travail.

Contre ce fléau, l'intelligence juridique américaine a mis au point un nouveau mécanisme protecteur: le «contrat d'amour». Il s'agit d'un accord signé par deux personnes amoureuses qui atteste du caractère mutuellement accepté de la relation et qui engage les partenaires à ne pas se plaindre devant la justice des circonstances dans lesquelles leur romance prend fin. L'accord, rendu public, banalise l'affaire aux yeux des autres employés, privés des bons vieux ragots qui font le bonheur des pauses-café mais privés aussi des aigreurs qui surviennent après coup.

A dire vrai, le contrat d'amour n'en est encore qu'à ses débuts. Il est adossé à la lutte contre le harcèlement sexuel dans les entreprises qui a pris une grande ampleur aux Etats-Unis.

Shaha Riza, féministe de choc, admirée pour son soutien aux femmes arabes revendiquant leurs droits, aura été victime d'une règle mise en place pour protéger la liberté des femmes américaines de refuser les avances de leur chef. C'est pas de chance.

Cette règle, a-t-elle souvent répété avec de bonnes raisons, ne s'appliquait pas à elle. Elle n'aurait pas dû être obligée de quitter la Banque. Hélas, dures et lentes à s'implanter, les règles, une fois affichées au tableau, sont têtues, voraces et aveugles.