Les citoyens suisses ont massivement approuvé le principe d'allocations familiales harmonisées sur le territoire national. Se seraient-ils rapprochés du «modèle suédois», abandonnant à l'Etat leurs libertés et responsabilités, comme l'affirme la critique courante de l'étatisme nordique?

Si c'est le cas, autant divulguer ici et maintenant le secret le mieux gardé du royaume: ce n'est pas par esprit collectiviste, ou parce qu'ils vénéreraient l'idole communautaire nationale que les Suédois confient la moitié de leurs revenus à l'Etat. Tout au contraire, c'est parce qu'ils sont les plus individualistes des Européens. Ils paient l'Etat, le plus largement possible, afin qu'il les décharge de toute obligation individuelle envers leurs semblables.

Enfants, jeunes gens en formation, vieillards, malades, chômeurs, quand ils sont convenablement pris en charge par la main publique, n'empêchent plus les adultes bien portants en âge de gagner leur vie de s'adonner à leurs activités favorites: se promener seuls en forêt, s'en aller en ermites admirer chaque pierre de leur nature adorée, loin de la foule et de la compagnie des autres, avec lesquels ils sont fort peu à l'aise.

L'individu suédois s'achète à bon prix une radicale indépendance par rapport à son entourage. Loin de le soumettre, son Etat, richement doté par lui, le libère.

Il n'était pas facile de révéler ce secret sous la social-démocratie, qui avait monté toute l'opération au nom du bien-être commun et qui avait joui pendant quarante ans de son mystérieux succès. Mais lorsque la droite, cet été, a conquis le pouvoir en promettant de n'y rien toucher, et même de l'améliorer, le pot aux roses a été découvert: la social-démocratie avait saisi l'essence historique de l'individu suédois. (La question de savoir si c'est aussi l'essence de l'individu suisse se pose naturellement.)

Deux historiens, Lars Tragardh et Henrik Berggren, sont à l'origine de ce dévoilement dans leur livre Les Suédois sont-ils des êtres humains?. «L'image d'un animal collectiviste est complètement fausse, écrivent-ils, le Suédois moderne est un hyperindividualiste.» Sa timidité naturelle lui fait désirer la plus grande autonomie. Et cette autonomie est à la base de ce que les auteurs appellent «la théorie suédoise de l'amour»: contrairement à la plupart des cultures qui tiennent la dépendance pour fondement de la relation idéale entre deux personnes, en Suède, c'est l'indépendance mutuelle qui en est la clé.

De là découle une alliance directe entre l'individu et l'Etat, une sorte d'immédiateté étatique, qui permet à grand-maman d'aller en maison de retraite publique sans rien demander à ses enfants, au petit-fils de faire ses études sans l'aide de ses parents ou à maman de quitter papa si elle en a envie.

Les Suédois, disent les deux auteurs après enquête, estiment dégradant d'avoir besoin de l'autre, d'avoir à quémander ou recevoir bienveillance ou charité.

Impôts payés, ils sont libres de dettes politique et sociale, en toute responsabilité. (La question se pose de savoir si c'est une parcelle de cette liberté que les Suisses ont secrètement achetée dimanche.)