La scène se passe le 6 mai à Drogheda, près de l'embouchure de la Boyne, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Dublin, Irlande. Le premier ministre sortant, Bertie Ahern, reçoit le pasteur protestant, Ian Paisley, premier ministre d'Irlande du Nord, également sortant. Les deux hommes inaugurent devant un millier d'invités le mémorial de la «bataille de la Boyne» qui a déclenché en 1690 l'hostilité séculaire entre les catholiques et les protestants sur le territoire irlandais. Ce lieu légendaire où l'armée protestante de Guillaume d'Orange a défait l'armée catholique de James II résonne de paroles de paix jamais entendues ni même jamais pensées.

Ahern: «Nous tous, si nous voulons construire un avenir en commun, devons comprendre l'histoire que nous avons partagée... Respectons-nous les uns et les autres, chacun avec son identité. Réconcilions-nous, devenons amis et vivons en paix...»

Paisley: «Le temps des tueries doit être fini pour toujours et aucune tolérance ne doit être accordée à quiconque défend leur retour. C'est un solide engagement pour la paix et une intolérance au meurtre qui doit nous guider désormais.»

Ahern est l'Irlandais qui a osé renoncer au rattachement de l'Irlande du Nord à la République. Paisley est le plus intraitable des militants de l'Ulster britannique qui a osé commencer une négociation - et la terminer. Après trente ans de guerre et 3600 morts, l'esprit de la paix est descendu, telle une épiphanie, sur le champ de la bataille de la Boyne.

Pourquoi maintenant et pas avant? Pourquoi là et pas ailleurs? A un moment donné, dans certaines conditions, l'épidémie de la haine et de la vengeance recule puis disparaît comme elle est venue. Qui sont les magiciens? Des bibliothèques entières ont été écrites sur le sujet, qui ne livrent cependant pas tout le mystère. Il faut se contenter d'observer.

A Chypre, l'élection présidentielle de février est de nature à apaiser le conflit gréco-turc de 34 ans sur l'île, peut-être à le résoudre. L'éviction de l'intransigeant Tassos Papadopoulos, hostile à toute discussion avec l'occupant turc, et son remplacement par Dimitris Christofias, soucieux d'éloigner les risques d'une partition définitive de l'île, a complètement changé le climat. Alors que l'ancien président présentait une situation tout en conspirations, en menaces, dans un style inspiré par le soupçon, le nouveau évoque le besoin d'une «nouvelle culture politique» libérée de la peur. Il ne cherche pas une solution avec le seul leader de la partie turque, Mehmet Ali Talat, mais avec toute la communauté chypriote turque, dans un débat ouvert et public. Il ne suffit pas de «vouloir une solution», dit-il, encore faut-il «construire la culture d'une solution». Dans cet esprit, Christofias et Talas ont rouvert le 21 mars la rue Ledra qui divisait Nicosie.

Il y aura peut-être la paix à Chypre en 2008, mais pas en Palestine. Là règne encore la guerre. Les leaders réconciliateurs sont assassinés. Leurs successeurs, faibles, ne croient plus en la paix, ne la désirent même pas, évitent de prononcer le mot. Mais la paix peut aussi s'inviter par surprise, un jour où personne ne l'attend.