Le gouvernement iranien en péril devant les étudiants fait arrêter treize juifs sous un prétexte futile d'espionnage qui ne cache pas sa visée réelle: incriminer un ennemi extérieur.

Le fragile président algérien, Abdelaziz Bouteflika, multiplie les diatribes contre la France, ex-puissance coloniale à laquelle il est facile de faire porter la responsabilité des grands maux de la société algérienne.

L'écrivain russe en mal de création Alexandre Zinoviev accuse «l'Occident» de boycotter sa production et de vouloir «effacer la Russie de la surface de la terre».

On peut croire ces gesticulations verbales sans conséquence, les entendre comme des répliques de théâtre Guignol: quand est annoncée l'arrivée de l'affreux Gnafron, l'assemblée des petits va hurler de trouille et serrer les rangs.

Personnellement, ces manières m'inquiètent. Je ne partage pas l'impassibilité avec laquelle on les observe. La paranoïa de Zinoviev me fait froid dans le dos. Le monde de l'après-guerre froide est trop désorganisé, les Etats sont trop neufs dans leur solitude et trop anxieux de se trouver une place pour que la fabrication sur mesure de «coupables» à tout faire ne redevienne pas un instrument courant des politiques nationales.

Dans l'état actuel des choses, le Conseil de sécurité de l'ONU n'est pas de taille à remettre du rationnel dans l'égarement général. L'idée d'une «gouvernance» mondiale est dans l'air mais elle ne s'attrape pas comme un papillon. Que faire en attendant?

Je propose la création d'une instance internationale nouvelle où les Etats, les groupes et même les individus privés pourraient officiellement exposer la haine qu'ils éprouvent pour leurs ennemis, étrangers ou intérieurs. Ce serait une tribune où sous forme orale ou écrite, de façon publique si possible mais également confidentielle ou semi-confidentielle, les plaignants viendraient, sans crainte de sanctions, étaler leurs récriminations, anciennes ou actuelles, devant des sages qui les écouteraient longuement et au besoin leur proposeraient des thérapies douces. Cette instance des Nations unies, que je propose de baptiser «Haut Bouc Emissariat» (HBE), serait dirigée par un haut bouc émissaire, une personnalité de grande stature qu'on ne devrait pas aller chercher dans les milieux de la politique mais de la médecine, de la psychiatrie, de l'ethnologie ou même de la sorcellerie. Une femme serait peut-être préférable à un homme, c'est à étudier, bien que dans ce cas il faudrait éviter la féminisation de la fonction car «haute chèvre émissaire» ne reflète pas du tout le contenu désiré.

Il s'agirait d'amener à la conscience les angoisses d'agression ou d'anéantissement dont souffrent certains peuples ou certains groupes. Quand s'achève le siècle de Freud, on ne peut pas feindre d'ignorer les débouchés politiques que ses théories ont offerts à la civilisation. Un Haut Bouc Emissariat n'aurait peut-être pas empêché Slobodan Milosevic de prendre le pouvoir en Serbie mais il aurait peut-être retenu les Serbes de croire que les Albanais, les Musulmans bosniaques ou les Allemands allaient les manger.

Pendant la guerre froide, l'Est et l'Ouest s'offraient chacun en bouc émissaire de l'autre. C'était pratique, les communistes mécontents allaient jeter des pierres contre les ambassades américaines et les impérialistes faisaient des fiches contre les suspects. La haine était sous contrôle. Elle ne l'est plus. Le HBE a donc vocation à devenir le «système d'avertissement» (early warning system) des fantasmes meurtriers de la planète. Je postule pour en être la sténographe.