Dans les pays démocratiques, le local de vote est une misère esthétique. Des régimes qui portent le peuple aux nues, qui lui demandent son avis régulièrement, qui le convoquent avec solennité pour élire ses représentants n'ont, pour le recevoir, que des bouts de salles de gymnastique empruntées aux écoles du coin, aménagées avec des barrières et des planches. Comme si la gravité du vote devait être soulignée par le caractère spartiate du cadre.

La démocratie politique n'a ni palais ni temple, elle se trouve où sont posés les isoloirs et les urnes, n'importe où. Le pouvoir démocratique peut siéger en un lieu de prestige, la démocratie elle-même n'en a aucun, elle est chez ceux qui participent. Bientôt, avec la poste et Internet, il n'y aura peut-être même plus de locaux de vote. Le problème esthétique sera résolu.

Mon local de vote carougeois est normalement inhospitalier. Je ne l'en fréquente pas moins car je préfère le rendez-vous des votants, le jour J, aux formulaires par correspondance. Il reste peu de gens comme moi, l'ambiance devient déprimante. On vient, on dit son nom, on remplit son bulletin, on le dépose, trois minutes en tout, c'est fait, salut à la prochaine fois.

Mais ce dimanche, il m'a fallu presque une heure. La France avait emprunté mon local communal pour l'élection présidentielle et j'y participais. Je me suis rangée dans une file qui allait jusqu'au trottoir, entre des Marie-Françoise et des Yvonne qui s'étaient habillées et maquillées pour l'événement et qui se causaient sans s'arrêter.

Une file électorale française ne ressemble pas à une file électorale suisse (quand il y en a encore, certains dimanches spéciaux). Une autre sonorité, une autre couleur, une autre odeur due à une autre densité. C'est la qualité de la présence qui change. Routinière d'un côté, solennelle de l'autre. Le rituel est presque le même et pourtant, dans ses menues variations formelles, il exprime des allégeances différentes au groupe, à la nation, au pouvoir.

Appartenir aux deux dans le même local de vote provoque des émotions déstabilisantes, amplifiées par l'austérité banale du lieu parfaitement interchangeable. Seuls le plexiglas transparent des urnes, la voix des scrutateurs répétant «a voté», le brouhaha des électeurs épelant leur nom me signalent que je suis en France, dans la démocratie française avec les Français.

Dimanche prochain, j'élirai le Conseil administratif de Carouge, avec les électeurs suisses de la démocratie suisse. Je mettrai mon bulletin dans une urne en bois, devant des scrutateurs qui me diront «au revoir». Et le dimanche d'après, je serai à nouveau dans la file électorale française aux côtés des Alain-Paul et des Marie-Bernadette pour installer quelqu'un à l'Elysée. «A voté».

Je n'ai pas toujours usé de mon droit de vote français. Le sens du geste est incertain. Mais, cette fois, la France est venue me chercher chez moi en installant ses drapeaux rouge-blanc-bleu sous mon nez, à l'entrée de mon local de vote. Je lui ai donné ma voix française. Une larme m'a coulé. De joie pour des retrouvailles, ou de tristesse pour une trahison?