Le Moyen-Orient nous a habitués aux escarmouches cybernétiques. Un jour, le drapeau israélien apparaît au milieu d'un site du Hezbollah libanais; un autre, une mosquée s'installe sur un site hébreu. De part et d'autre, des soldats de l'informatique essaient de pénétrer chez l'ennemi pour détruire ses installations.

Les experts de la sécurité sont conscients de l'extrême vulnérabilité des systèmes cybernétiques et veillent à former une défense. Il existe une ébauche de droit sur la cybercriminalité et notamment, au sein du Conseil de l'Europe, une convention de lutte contre ce fléau.

Ce qui s'est passé fin avril en Estonie donne cependant à la question un tour politique effrayant. A la suite de la décision des autorités de Tallinn de déplacer une statue soviétique vers un cimetière périphérique afin qu'elle ne serve plus de ralliement à l'opposition russophone, des sites internet de l'administration ont commencé à tomber en panne. Un, puis deux, puis trois. Le 9 mai, le jour où la Russie célèbre la victoire contre Hitler, les sites des ministères estoniens de la Justice et des Affaires étrangères sont devenus inaccessibles. D'autres ont été mis hors d'usage par du spam ou des images du premier ministre, Andrus Ansip, portant une moustache à la Hitler.

Aucun pays n'a encore subi pareille agression électronique, motivée par un désaccord politique et organisée à grande échelle, tant sur les installations d'Etat que sur des organismes privés, comme la banque Eesti Uhispank, liée au suédois SEB.

Politiquement, l'attaque est signée. Elle entre dans la stratégie russe de reprise de contrôle des anciennes frontières soviétiques. De la Baltique à la mer Noire, il s'agit pour le Kremlin d'avoir alentour des gouvernements si possible amis, ou sinon dépendants et faibles.

Techniquement, l'attaque est également signée: les premières salves, disent les Estoniens, sont venues d'ordinateurs liés au gouvernement russe. Les suivantes, les plus grosses, provenaient de milliers d'ordinateurs disséminés dans le monde entier. Certains opérateurs ont trouvé sur des sites en langue russe des instructions quant à la manière d'attaquer. La plupart ont été entraînés involontairement dans l'assaut par des virus qui les avaient piratés.

Le gros de l'attaque a été stoppé. Mais les conséquences en sont incalculables. On sait maintenant qu'un pays peut en attaquer un autre avec l'arme électronique et lui infliger des dégâts allant jusqu'à la destruction économique. On peut craindre que le pays attaqué ne veuille riposter de la même manière. Puisqu'on le sait, on va tous s'organiser pour la défense et entrer dans le raisonnement militaire habituel de la sécurité par l'anticipation. On commence alors à deviner que nos chers octets, bits et mégabits ont le pouvoir des watts et mégawatts nucléaires de transformer en enfer le petit monde si convivial et sympathique de la Toile.

En capacité de destruction électronique, la taille des pays ne compte pas, Russes et Estoniens sont à égalité. Fâchés pour un soldat en bronze de la dernière guerre, ils nous montrent comment pourrait commencer la prochaine.