Chaque automne, entre le Jeûne fédéral et le Comptoir suisse, je ramasse des pieds bleus pour un frichti du diable qui maintient ma réputation familiale. Cette année, comme à Wall Street, tout a été différent. Une paire de botanistes rencontrés sur le chemin a semé chez moi ce doute affreux qu'on appelle «principe de précaution». Les pieds bleus, a dit l'homme, sont de très bons champignons. A condition, a dit la femme, qu'on ne les confonde pas avec des cortinaires. Bien sûr, a repris l'homme, les cortinaires sont dangereux...

A ce stade, j'aurais dû montrer mon panier. Pourquoi ne l'ai-je pas fait? Orgueil mal placé? Arrivée chez moi, je me suis jetée sur les guides, atlas et dictionnaires des champignons dont je suis abondamment pourvue.

Le Romagnesi, un classique des années 50 sur lequel je m'appuie depuis mes débuts, décrit parfaitement le pied bleu, rhodopaxillus nudus. Il le qualifie de «très bon comestible», sans la moindre allusion à des espèces ressemblantes qui pourraient porter à confusion. C'est grâce à ce livre que j'absorbe ma ration annuelle de ce que je crois être des pieds bleus sans que rien ne me soit jamais arrivé, à part les cauchemars normaux dus à l'indigeste mélange de cellulose et de gras. Un autre guide évoque bien des confusions possibles, mais «avec d'autres champignons de sa famille, tous comestibles».

C'est dans la récente édition d'un atlas des champignons que je découvre la mise en garde fatale: le rhodopaxillus nudus peut être confondu avec le cortinaire purpurescent, dont les lamelles sont d'un violet très prononcé quand il est jeune. L'atlas précise que, les effets des cortinaires étant mal connus, «il est préférable de tous les rejeter».

Rejeter mes jolis petits champignons tout neufs d'un violet éclatant? Renoncer par précaution au souper qui m'attend? J'hésite. Si je n'avais pas croisé les botanistes, les rhodopaxillus seraient déjà dans la casserole.

Je convoque la famille autour du problème. Nous réfléchissons. Que s'est-il passé entre les années 1950 du Romagnesi et les années 2000 de l'atlas? Entre le moment où le grand maître donne l'amanite tue-mouches pour comestible et celui où les sites internet la disent «très toxique quoique non mortelle»? Entre l'époque Chaudet qui déguste la lépiote déguenillée et l'époque Couchepin qui l'écarte comme dangereuse?

La conscience du risque, tout est là. Aujourd'hui, le risque est combattu; mettre sa ceinture de sécurité et son casque à vélo, ne pas fumer, boire beaucoup d'eau, manger des fibres, diminuer l'alcool et les viandes rouges. Mourir après ça, autant dire que c'est se suicider.

Le souper s'annonce mal. J'apprends sur un site web qu'il faudrait cuire longtemps le rhodopaxillus nudus pour éliminer ses «substances hémolytiques détruisant les globules rouges». Je suis découragée.

Heureusement, le conseil de famille vient à mon secours. D'un geste noble, il se sacrifie: mangeons tout, comme d'habitude. Courageusement, il choisit le Romagnesi, un livre pour la vie d'avant le principe de précaution. Je suis encore là, indemne, pour attester que ce fut un choix raisonnable.