Genève

Afshin Salamian, avocat, producteur de films et restaurateur 

Resto, boulot et ciné. L’Irano-Suisse a mille et une vies derrière lui. Rencontre avec un homme qui fait preuve d’une énergie déconcertante

L’avertissement était pourtant clair. «Si tu achètes ce restaurant, je divorce!» Afshin Salamian n’a pas écouté sa femme. Déjà avocat et producteur de films, il est devenu aussi restaurateur en reprenant le Bleu Nuit, un établissement mythique des nuits genevoises. Il n’est pas derrière les fourneaux. Il laisse cela au talentueux Muhamed Muratovic, un chef bosniaque à l’étonnant éventail aromatique. Afshin Salamian doit veiller à tout le reste. «C’est le coup de feu permanent, dit-il. Tous les jours, le chef doit sortir cent jolis tableaux pour aller chercher le sourire des clients. De tous les boulots que j’ai fréquentés, c’est le plus compliqué.»

Dans les années nonante, Afshin Salamian était client de ce restaurant au centre d’un triangle d’or culturel, à la rue du Vieux-Billard, dans le quartier de Plainpalais: «Nous venions nous charger de bière et de poulet au curry, entre étudiants, avant d’aller à l’Usine ou au Palladium.» Aux murs du Bleu Nuit, des affiches du graphiste new-yorkais Mike Joyce font aujourd’hui référence à ces virées entre gens de bon goût: New Order, Killing Joke, The Pixies.

En 2015, il apprend que le propriétaire veut revendre l’établissement et qu’une pizzeria doit ouvrir. Il réunit alors ses anciens camarades. Faire renaître le Bleu Nuit, le projet se dessine dans l’urgence. «Le faire bien, précise-t-il. Apprendre à être restaurateur, comprendre le goût des autres. Revendiquer les miens. Avoir la table du patron, accueillir les amis.» Au final, l’avocat se retrouve seul dans cette entreprise. «Je devais être le plus inconscient de tous», plaisante-t-il. Le lendemain du fameux avertissement, il revient à la maison avec l’acte de vente. La menace ne sera pas mise à exécution. Sa femme passera la patente, elle est aujourd’hui «la Patronne» du Bleu Nuit.

«Ally McBeal» et vieux dinosaures

Avoir son restaurant fait écho à un projet plus ancien. En 2006, Afshin Salamian et Olivier Cramer s’associent. Le second est DJ à ses heures. «Notre rêve, comme dans la série Ally McBeal, était d’avoir un bar en dessous de notre étude», sourit-il. On y est presque. Le Vieux-Billard est à portée de main de la rampe de la Treille, où il a conservé les bureaux de Salamian Bolsterli, sa nouvelle association depuis janvier 2019.

Les voûtes en pierre abritaient, il fut un temps, les écuries du 12, rue des Granges. «Parfois, je vois sortir des murs des dinosaures invertébrés qui existent nulle part ailleurs. Ils sont probablement arrivés à Genève avec les huguenots», sourit Afshin Salamian. Aux murs, il y a aussi les tableaux d’artistes que l’avocat suit depuis leurs débuts. Certains des galeristes les plus pointus de Genève sont ses amis de longue date. «Je me voyais plutôt dans le milieu artistique», lance d’ailleurs l’avocat en évoquant ses ambitions de jeunesse.

Si j’ai autant d’énergie, cela vient de mon intégration à Genève qui s’est faite dans de bonnes conditions. Je crois beaucoup à cela.

Sa maturité en poche, il a voulu apprendre la mise en scène de cinéma, à Paris. Ses parents le convainquent de faire des études sérieuses. Ce sera le droit. L’étudiant déploie une certaine intensité, au point que sa licence est obtenue trop rapidement. Arrivé de Téhéran à l’âge de 13 ans, il a déposé une demande de naturalisation six ans plus tard. Son diplôme tombe à 21 ans, juste avant son passeport suisse. Il est donc censé rentrer en Iran. A la place, il s’inscrira à HEC. La nationalité lui sera accordée à 23 ans, tout comme sa deuxième licence.

400 fois le gredin

Parallèlement, il découvre les activités culturelles de l’Université de Genève. Il y rencontre le metteur en scène de théâtre Roberto Salomon, qui l’emmène se produire dans Les deux gredins, de Roald Dahl. L’étudiant a 24 ans, l’aventure dure deux saisons, 400 représentations. «J’adorais jouer, se rappelle-t-il. Mais pas au-delà de 50 fois.» La scène, il s’y était déjà frotté, comme guitariste, au sein d’un groupe qui a fait la première partie du chanteur CharlElie Couture. L’aventure théâtrale financera ses études. De même que le greffe au Tribunal des prud’hommes, l’activité de répétiteur, le tout complété par une bourse universitaire.

L’étude Cramer-Salamian a connu une extension internationale rapide pour compter six employés à Moscou, dix à Singapour et 40 à Dubaï. «Nos filiales devenaient plus grandes que l’étude mère, résume-t-il. Ce modèle a fini par nous prendre plus de temps en management qu’en travail sur des dossiers qui nous intéressaient.» En 2011, il devient papa d’un petit garçon. L’arrivée de Robert Cramer et de Claire Bolsterli, son actuelle associée, redonne des racines genevoises à l’étude, qui se sépare de ses filiales à l’étranger.

Bloqué en Suisse

L’après-midi de notre rencontre, Afshin Salamian avait rendez-vous à Paris, pour parler du prochain film de la réalisatrice genevoise Maryam Goormaghtigh. Leur première collaboration, Avant la fin de l’été, avait été sélectionnée à Cannes, dans une section parallèle. L’avocat n’a pas abandonné ses rêves de cinéma. Il a coproduit six films. «Je me suis décidé à me donner les moyens pour faire un vrai travail d’accompagnement des artistes», dit-il. A son tour, sa société, Sunny Independent Pictures, va donc se déployer. «Il est beaucoup plus compliqué de gérer trois bureaux d’avocats à l’international que trois entreprises qui se complètent à Genève, dit-il pour prévenir la question du trop-plein. Je me nourris de cela. Cette curiosité est à la base de mon métier d’avocat. Je revendique d’être un généraliste.»

«Je suis assez fier d’avoir créé quelques activités, dit Afshin Salamian en regardant dans le rétroviseur. Quand j’ai quitté Téhéran, c’était un sale moment de guerre. Je suis parti avec ma mère, mon meilleur ami et sa mère. Notre destination finale devait être les Etats-Unis. Un problème de visa m’a bloqué en Suisse. Si j’ai autant d’énergie, cela vient de mon intégration à Genève qui s’est faite dans de bonnes conditions. Je crois beaucoup à cela.»


Profil

1969 Naissance à Téhéran.

1983 Arrivée à Genève.

2006 Ouverture de l’étude Cramer-Salamian, devenue Salamian Bolsterli le 1er janvier 2019.

2016 Réouverture du Bleu Nuit.

2017 Présentation à Cannes, section ACID, du film «Avant la fin de l’été» de Maryam Goormaghtigh.


Nos portraits: pendant quelques mois, les portraits du «Temps» sont consacrés aux personnalités qui seront distinguées lors de l’édition 2019 du Forum des 100. Rendez-vous le 9 mai 2019.

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