Marianne est partie en vacances pendant un mois, sans son agenda électronique. Grave erreur: lorsqu'elle est revenue, la batterie de l'engin avait expiré, emportant dans son rapide trépas plus de 200 adresses professionnelles. «Je ne savais pas qu'il fallait baby-sitter ces appareils, dit-elle. Quand je suis allée me plaindre, on m'a dit que la perte de mes adresses était normale, puisque la batterie n'avait pas été alimentée. La mémoire conserve les données pendant deux semaines, puis tout s'efface.» Marianne n'a pas encore pris la décision de jeter son Palm, mais elle est certaine de revenir à l'agenda papier pour noter ses rendez-vous et ses adresses. Elle n'est de loin pas une exception.

L'avènement de l'agenda électronique en l'an 2000 avait poussé certaines pythies à prédire la fin du papier. Mais le vélin a la fibre coriace. En effet, le taux de pénétration des assistants électroniques (toutes marques confondues) en Suisse ne dépasse pas les 5%, selon Théo Fröhlich, responsable de la communication pour Palm. Alors que Palm vend environ 60 000 agendas numériques par an en Suisse, Exacompta écoule 85 000 pièces et Quo Vadis 250 000. Quant à Filofax, ses recharges sont appréciées par quelque 200 000 personnes chaque année.

«C'est l'agenda électronique qui a du souci à se faire pour l'avenir, avance Jérôme Canlorbe, directeur général de Filofax France. Lorsque les Palm ont débarqué massivement sous les sapins lors de Noël 1999, tout le monde disait que le papier était fini. Nous avons enregistré à ce moment une baisse de nos ventes. Puis, dès février-mars 2000, elles ont augmenté à nouveau. Beaucoup de gens se sont rendu compte que les agendas électroniques n'étaient pas pratiques. Des tests de comparaison ont montré que l'agenda traditionnel permettait par exemple de noter et de retrouver plus rapidement un rendez-vous.»

«Les agendas électroniques sont un phénomène de mode, renchérit Georges Braunschweig, distributeur de Filofax en Suisse. Ils intéressent une minorité de gens qui sont familiers avec l'informatique. De nombreux usagers sont revenus au papier après les avoir testés quelques mois et fait des expériences négatives. Cela dit, il y a maintenant de plus en plus de gens qui utilisent le papier et l'électronique de manière parallèle. Filofax vend par exemple des agendas papier qui contiennent une poche pour le Palm.»

Chez Exacompta et Quo Vadis, cette utilisation parallèle est aussi relevée. «En entreprise, les employés utilisent volontiers l'agenda électronique, souligne Steve Erard, distributeur des deux marques. Nous avons ainsi remarqué une baisse des ventes des agendas volumineux de type «organizer» au profit des petits formats». Jean-Marc Brachard, directeur de la papeterie genevoise éponyme, correspond à ce cas de figure: il utilise principalement l'agenda de son ordinateur de bureau pour sa vie professionnelle, et un agenda papier de petit format pour sa vie privée. Il se refuse à prophétiser un avenir radieux pour le papier: «En 2003, nous avons plutôt ressenti une stagnation des ventes d'agendas papier, dit-il. Et je ne pense pas que les assistants électroniques vont disparaître.» En Suisse, la vente d'agendas traditionnels est restée stable ces dernières années, et elle ne semble pas devoir augmenter de manière significative. «Si l'agenda traditionnel n'était pas devenu une mode chez les jeunes, nous aurions certainement enregistré une légère chute des ventes avec l'arrivée des assistants électroniques», affirme Steve Erard. Quo Vadis a même songé à se convertir au numérique et a lancé une étude de marché à cet effet. Selon le distributeur, celle-ci a montré qu'il n'y avait pas de marché à long terme pour l'assistant électronique. «L'agenda numérique va être progressivement intégré au téléphone portable, qui est souvent gratuit aujourd'hui», remarque-t-il.

Certaines grandes marques ont tout de même cherché à diversifier leurs activités et à varier leurs produits, sinon par précaution, du moins pour rendre l'agenda papier plus attractif. Filofax a lancé une gamme d'élégantes sacoches en cuir ainsi que divers accessoires de maroquinerie. Et les collections saisonnières d'agendas s'enrichissent de nouvelles couleurs et de nouveaux formats. La marque britannique mise aussi sur les beaux cuirs: «Cette année, nous avons cinq nouveaux cuirs, c'est un record», souligne Georges Braunschweig.

Un bel objet en cuir

L'agenda de luxe ne craint, quant à lui, pas l'avenir. Car il est aussi un accessoire de mode, et des maisons comme Vuitton, Chanel et Dior ont leurs propres collections. Des marques qui vendaient uniquement la couverture des agendas créent maintenant leurs propres recharges. C'est par exemple le cas de Mont-Blanc. «C'est plus que jamais la revanche de l'agenda papier», s'enthousiasme Georges Braunschweig.

A quoi tient la pérennité de l'agenda traditionnel? A sa matière, justement. «J'aime le papier et je suis attachée à l'écriture, dit Agathe, qui occupe un poste à responsabilités dans une organisation humanitaire. Je ne sors jamais sans mon agenda. J'entretiens une véritable relation affective avec lui, j'aime avoir sous les yeux toutes mes petites notes. C'est un bel objet en cuir, et j'ai l'impression que le rapport avec l'agenda électronique est moins personnel.» Agathe conserve ses agendas pendant deux-trois ans, et aime parfois à les reparcourir, comme pour feuilleter sa mémoire et les événements qui l'ont marquée. En outre, l'assistant numérique lui inspire un sentiment d'insécurité.

Cette pérennité tient aussi à l'extrême fidélité des gens pour tel ou tel type d'agenda. «Les clients supportent très mal les changements dans ce domaine, observe Steve Erard. A tel point que cela nous pose parfois des problèmes, car il faut bien moderniser de temps en temps les différents produits.»