Il est dix heures du matin, et Dangriga s'éveille. D'énormes mamas fendent l'air surchauffé assises sur leur vélo, des barquettes de rice and beans accrochées au guidon. Des effluves syncopés de reggae s'échappent des maisons sur pilotis ou des quelques voitures circulant dans des rues encore désertes. Il est dix heures, et les premiers pêcheurs rentrent de la mer des Caraïbes vers le petit port, planté au bord de la Dangriga River. Nattes africaines sur la tête, tatouage du continent noir sur l'épaule, Shakespeare Hurricane a posé sa bouteille de bière Belikin pour évider bonites et barracudas. «Nous sommes Noirs, nous sommes Africains et nous propageons la paix universelle, annonce le pêcheur-poète entre deux gorgées. Pêcher, boire un verre au bord de la rivière, discuter de choses positives, quoi de plus pacifique... Un petit coup de bière?»

A ce moment précis du voyage, le visiteur tout juste débarqué au Belize pourrait se croire en Jamaïque ou dans quelque archipel voisin frangé de palmiers et de sable blanc. Terre de pirates et d'aventuriers, protégée par une magnifique barrière de corail, l'ex-Honduras britannique ne fut en effet longtemps qu'un morceau de forêt exploité par les coupeurs d'essences exotiques et quelques chasseurs de jaguars avant d'acquérir son indépendance, en 1981. Deux fois plus petit que la Suisse, ce confetti a aussi été marqué, comme toute la région, par l'histoire de l'esclavage. Les Garifunas, qui ont fait de Dangriga leur capitale culturelle, sont les héritiers d'un bateau négrier qui fit naufrage sur l'île de Saint-Vincent, en 1713. Rejoints par d'autres mutins échappés des plantations, ces insoumis se sont mélangés aux Indiens Caribes avant de se faire oublier au Belize.

Une petite visite à Belize City, plus au nord, suffit pourtant à montrer qu'ils ne sont pas les seuls à avoir trouvé refuge sous ces latitudes oubliées. Dans la plus grande ville du pays, où pas un seul immeuble ne dépasse cinq étages, créoles et garifunas font la sieste sur leur bateau en attendant le basculement de l'antique pont tournant... La manœuvre, faite à la force du poignet, peut durer près d'une heure. Sur les chantiers, dans les vergers, les mestizos d'origine latinos sont au travail. Fuyant les guerres d'Amérique centrale ou venant du Mexique, ils sont aujourd'hui devenus majoritaires dans le pays. Les commerces, eux, sont consciencieusement répartis entre Chinois, pour les restaurants et les supermarchés, hindous, pour les vêtements et l'électroménager, et les Palestiniens, pour tout le reste. Sur les terrasses des hôtels, enfin, on croise aussi d'anciens soldats de l'armée britannique coulant une retraite tranquille dans ce pays anglophone... où la reine orne toujours les billets de banque.

Cette diversité culturelle ne figure pas au programme des bateaux de croisière qui restent ancrés au large. Pour éviter que les passagers ne subissent les miasmes des canaux de Belize City, ou ne soient choqués par ses indigents, des navettes font l'aller-retour entre les paquebots et le tourist village, un quai privé encombré de duty free et de bars au décor criard. Il suffit pourtant d'emprunter les school bus américains qui sillonnent les quelques routes goudronnées pour faire d'étonnantes découvertes. A une heure vers l'ouest, le verdoyant Belize Zoo permet de voir la faune du pays, des crocodiles au tapir, dans un cadre presque sauvage. Un peu plus loin, sur les contreforts des Maya Montains, prairies et vergers annoncent l'arrivée dans le gros village de San Ignacio, appelé aussi Cayo.

La tentation est alors grande de rejoindre la Macal River et de boire une Belikin assis dans l'eau, comme le font les habitants du cru. Ce serait oublier que Cayo est le meilleur point d'accès pour visiter les sites mayas du Belize: la ville ruinée de Caracol, découverte dans les années trente, ou le site d'El Pilar, encore à moitié enfoui sous la jungle, sont aussi impressionnants que la célèbre Tikal, au Guatemala. Capitale bélizienne de l'écotourisme, Cayo est aussi la porte de nombreuses réserves naturelles (près de la moitié du pays est protégé) comme Mountain Pine Ridge, où cascades et canyons donnent un parfum d'aventure à la moindre balade. C'est dans cet éden que Francis Ford Coppola a créé son propre hôtel de luxe, le Blancaneaux Lodge... Ces paysages-là, a estimé le réalisateur américain, n'ont rien à envier à ceux d'Apocalypse Now.

De retour à Cayo, en regardant l'activité incessante de Burns Street depuis la terrasse du Eva's Bar, il sera alors temps de découvrir l'ultime pièce de ce patchwork. Portant chapeau pour les hommes, robe longue et voilette pour les femmes, les mennonites ne s'aventurent à la ville que pour vendre leurs récoltes, transportées à cheval. Le reste du temps, ils vivent dans leurs villages isolés, sans électricité, sans machines, où ils s'entretiennent des arcanes de la Bible en plattdeutsch, un dialecte germanique disparu depuis des lustres. Ces moines paysans, héritiers d'un mouvement anabaptiste créé au XVIe siècle par le Néerlandais Menno Simons, ont successivement émigré en Amérique du Nord (où ils sont connus sous le nom de Amish), au Mexique, avant d'arriver au Belize en 1958.

Sur les 350familles qui s'installèrent alors dans le pays, aucune n'avait vécu sous un climat tropical... Mais aujourd'hui, ce sont les mennonites qui contrôlent l'essentiel de la production de volaille ou de laitage du pays. «C'est vrai qu'ils sont bizarres, mais ils sont devenus des Béliziens comme nous», explique Max, un guide touristique qui vend ses excursions dans les rues de Cayo. Métis latino parlant anglais, espagnol, et créole, hâbleur et dragueur, Max est pourtant, lui aussi, le symbole de cette exception culturelle: «Le Belize est comme une corde dont les brins sont les peuples; la diversité, c'est notre solidité... C'est en tout cas ce que l'on nous apprend à l'école!»