Ça sent les pieds. Ils ont beau nettoyer les tapis: les millions de chaussettes pas très propres qui passent par là ont laissé leur fumet dans la salle de prière. C'est un inconvénient mineur quand il fait froid dehors; et, cette année, l'hiver syrien a été très long. Entre le mausolée de Jean-Baptiste et le minaret de Jésus, il y a une colonne carrée assez confortable. Le tapis monte le long de la pierre, et sous le sol passe une canalisation qui chauffe les fesses. Idéal pour une heure de lecture. Pour feuilleter par exemple les Voyages d'Ibn Battutah, le plus mobile des écrivains de l'islam, qui était là, exactement, sept siècles auparavant. La salle de prière, écrivait Battutah, «contient de nombreux maîtres du Livre de Dieu, qui sont chacun adossé à une des colonnes de la mosquée».

Les maîtres du Coran ne sont plus là, sauf le vendredi, et l'un après l'autre. Le reste du temps, le sourd bourdonnement des conversations chuchotées est rythmé par les gamins qui courent dans tous les sens en piaillant. Quand commence l'appel à la prière, par un chœur d'hommes qui accentuent le chant de l'arabe classique comme une colère ou une plainte, le moment est venu de fermer le livre. Près de la porte vers la grande cour de marbre lisse, deux hommes se sont approchés: «On vous voit parfois lire ici. Etes-vous musulman?»

La Grande Mosquée des Omeyyades est un foyer magique du monde. Et c'est, de toutes les manières, le cœur de Damas, le tronc commun de ses histoires. Elle a été construite à la place du temple romain de Jupiter, dont les colonnades sont encore visibles de trois côtés. Entre les deux, au IVe siècle, les chrétiens avaient bâti une cathédrale à saint Jean-Baptiste. Quand Walid 1er des Omeyyades a détruit l'église pour faire place à sa mosquée, dit l'histoire ou la légende, les terrassiers ont retrouvé la tête de Jean-Baptiste, le prophète Yohna Almaamidan de l'islam. Le calife l'a mise dans ce mausolée, presque au centre de la salle de prière. Jésus, le baptisé, a son minaret parce les musulmans croient qu'il redescendra par là le dernier jour pour aider au tri des sauvés et des perdus.

Cette mosquée sunnite est aussi pleine de chiites car elle contient (peut-être), dans son aile est, une autre tête: celle de Hussein, leur martyr, fils d'Ali. Chaque jour, des groupes de pèlerins iraniens, blottis autour de leur guide en turban, gémissent et pleurent ensemble au récit psalmodié des tourments du décapité.

A partir des Omeyyades, Damas s'organise, par cercles concentriques en une onde de dégradation. La vieille ville est préservée à l'intérieur de ses murs et de belles portes, toujours debout. A l'ouest et au sud, elle est protégée par les souks sombres ou rutilants, parfumés et épicés. Mais, à l'est, les voitures ont commencé à prendre d'assaut l'entrelacs des étroites ruelles. La bagnole n'est nulle part ailleurs plus aberrante. Les piétons damascènes résignés sautent sur des ébauches de trottoirs ou se collent au mur pour ne pas être aplatis.

Hors les murs s'étend la ville moderne. Celle, disons, du nationalisme arabe. Règne du gris, du délabrement, de la poussière, comme si la steppe désertique faisait sentir dans l'urbain sa présence. A dix minutes à pied de la splendeur omeyyade, après les souks, se dresse une immense structure de béton incongrue, qui se voit de loin. «C'est notre art abstrait»! ricane l'ami Hassan. «Il y a une quinzaine d'années, les ingénieurs ont constaté que l'eau s'infiltrait dans le sous-sol. Depuis, personne n'ose plus y toucher.» Le squelette géant, comme un symbole de bureaucratie et d'incompétence, domine la place des Martyrs, l'une des plus célèbres de Damas. C'est le quartier de la viande et du poisson, de l'alimentation en gros. C'est aussi celui des «femmes de nuit» invisibles. Dans cette société policée et voilée, la prostitution ne se montre pas, mais tous les hommes en parlent parce que les réfugiées irakiennes ont cassé les prix.

La gare du Hejaz, construite par les Turcs, est à deux pas. En y allant, on pense forcément à Lawrence, qui vint de là-bas en longeant les voies, avec ses Arabes soulevés. C'est un gros pâté jaune, avec une vieille loco à côté de l'escalier. Le hall central est occupé par une vente de livres d'occasion. Le guichet des billets, à droite, est ouvert. Mais, sur le quai de cette gare en cul-de-sac, il n'y a pas de trains, pas de rails. Juste le grand trou d'un autre projet enlisé depuis quatre ans.

Quand on sort d'el-Hejaz, la masse ocre du Qassioun est droit devant. Il faut une bonne marche pour arriver au pied de la montagne et découvrir l'anarchie illégale des quartiers accrochés à la pente raide. Des Caucasiens, des Palestiniens, des Kurdes sont venus ici par vagues. Des chemins de terre en lacet montent presque jusqu'au sommet. Des escaliers rudimentaires proposent des raccourcis épuisants entre les maisons posées au hasard, qui paraissent toutes en équilibre instable. Près des dernières bicoques, trois hommes contemplent la ville. Le panorama est saisissant: tout Damas est là en dessous, avec sa périphérie. Où est «el-jamea el-Omouwi»? Ils mettent la main au-dessus des yeux, cherchent, montrent du doigt la minuscule grande mosquée.

La vieille ville est un refuge. Au-delà de la rue Bab Touma s'ouvre le labyrinthe encore plus impénétrable des ruelles de plus en plus étroites du quartier chrétien. Même après des semaines, on s'y perd. Il y a cependant des points de repère. Le restaurant sur deux étages où s'entasse la jeunesse damascène, qui était la demeure d'un riche marchand juif. Ou Ananie. C'est une chapelle aménagée dans les caves de la maison de l'homme qui avait redonné la vue à Saul pour qu'il devienne Paul, chrétien et saint. Le miracle, dit la Bible, s'était produit dans la rue Droite, celle qui longe les souks. Si Ananie est là, je ne suis plus perdu. Ma maison est juste derrière.