Ce sont les voiliers qui ont découvert le monde, et ils charrient dans leur sillage bien des légendes, a dit un célèbre amiral français. En Croatie, pays de mer intimement lié à l'histoire de la navigation, chaque phare a la sienne. A Struga, l'on raconte ainsi qu'au XIXe siècle, une langouste de 18 kg fut débusquée au pied des falaises qui projettent le sémaphore vers le ciel. Les marins apportèrent le crustacé géant à l'empereur austro-hongrois François-Joseph, qui les récompensa par une caisse de café et de sucre. Et dans les années 1950, c'est sous le même rocher que des pêcheurs de corail dénichèrent une pièce pesant 45 kg, un record pour l'Adriatique. Comme si là, sur cette langue de garrigue et de rocaille argentée, la mer avait pour coutume de faire les choses en grand.

Avec le large pour seul horizon, le phare de Struga ne pouvait donc que bénéficier d'une situation grandiose. Isolé, perché à 70 mètres au-dessus des flots, il domine la paisible baie de Skrivena Luka à l'eau émeraude et transparente comme un voile, où il fait bon se baigner en toute tranquillité. Aux embruns que transpire la mer se mêlent les effluves de romarin, de thym et de sauge exaltées par la bura, ce vent frais qui dévale les montagnes côtières de la Dalmatie. Et lorsque le soleil du zénith s'allie aux rochers de karst pour transformer cette lande séchée en fournaise, les épais murs de cet impassible édifice proposent une fraîcheur bienvenue.

«Cette solide architecture devait garantir l'éternité à ces phares. Certains existaient déjà il y a près de 200 ans. Et pour qu'ils perdurent deux autres siècles, c'est notre rôle de les faire vivre», explique Neven Seric, un verre de cet acescent vin rouge local à la main. «Le même breuvage qu'on buvait probablement au temps des Grecs et des Romains, tant la manière de cultiver la vigne ici a peu changé.» Les progrès de la technologie aidant, les 48 phares de la côte croate, construits entre 1818 et 1884 sous l'égide du régime austro-hongrois, se sont progressivement vidés des nombreuses familles qui les faisaient fonctionner. En 1995, Neven Seric, collaborateur de Plovput, la compagnie d'Etat des phares et balises, proposa de retaper ces lieux d'habitation, dont certains sont classés monuments nationaux, pour les louer aux vacanciers amateurs de nature sauvage, de mer et d'originalité. Et en 2000, les premiers ouvraient leurs portes aux gardiens en herbe.

«Ce ne sont pas des hôtels, mais notre patrimoine, l'histoire et la culture de la mer que nous proposons de découvrir», insiste-t-il. Certains des phares disponibles, tel celui de Palagruza (lire ci-contre), ont en effet été construits sur quelques appendices rocheux surgissant des abysses, «à mille milles de toute terre habitée», dirait Saint-Exupéry. Y passer une semaine, loin de toute civilisation autre que celle des poissons et crustacés, tient de la robinsonnade, mais assure à ceux qui tentent l'aventure une quiétude rare.

Le phare de Struga, lui, a été érigé en 1839 dans un recoin de l'île habitée de Lastovo. Comme tous les autres, il a encore son gardien officiel. Jurica Kvinta a ainsi la vie un peu plus facile que ses homologues exilés au large. Peu loquace, un peu bourru mais chaleureux, les dents brûlées par la fumée, il adore son métier, «pour la paix et le fait d'être mon propre chef». Voilà douze ans que cet homme au visage buriné par le sel marin et le soleil s'occupe de son sémaphore, le rafistole, le repeint, le fait vivre comme naguère son père et son grand-père. Oh, Jure, comme on le surnomme, a bien d'abord tenté de devenir mécanicien sur bateau. Mais c'est son épouse Nadia qui l'a sans peine convaincu de donner pour cadre à leur idylle l'isolement de ce foyer de lumière. Et son fils adolescent va-t-il reprendre le flambeau? «Non, il veut aller à New-York...», déplore Jure. Déjà, pour aller à l'école, l'enfant a dû s'exiler sur la côte. Car l'île de Lastovo n'est pas bien vaste ni peuplée, aussi bucolique et préservée soit-elle.

«Dans ce collier d'îlots d'argent, dans la mer Adriatique, se dresse Lastovo. Une île magnifiquement belle, qui de loin apparaît comme un compagnon perdu de l'histoire, alors que sur place, à l'ombre des oliviers, la vie a prospéré depuis l'époque préhellénique», a ainsi écrit le dramaturge irlandais George Bernard Shaw. La légende dit aussi que les poètes Homère et Lord Byron se sont inspirés de la sérénité émanant de ce microcosme rural vivant en autarcie.

En traversant l'île à pied ou à vélo, on s'attarde devant les oliveraies, qui succèdent aux forêts de pins d'Alep et de cyprès tordus. Dans les vignobles écrasés par la canicule, on flâne en se penchant sur les grappes aux billes encore minuscules qui se gorgeront petit à petit d'eau. Puis l'on arrive au village de Lastovo, accroché à sa colline mais tourné vers l'intérieur de l'île, par souci de protection contre quelque invasion maritime. Comme partout au Sud, l'enchanteur patelin de vieilles pierres et de toits couleur carotte s'éveille en fin d'après-midi. Des robustes cheminées aux échancrures variées - fierté architecturale du lieu - s'échappent déjà le fumet d'un risotto à la seiche ou des rascasses ramenées de la pêche du matin et cuites avec des herbes aromatiques. Un vrai délice, accompagné de courgettes grillées et de pois chiches en vinaigrette.

Retour au phare, au jour mourant. La bura s'est tue. Sur la mer d'huile dépassent à peine deux bosses au-dessus de l'horizon violet. «C'est Palagruza», indique Jure, qui invite à grimper les 100 marches de la tourelle pour mieux scruter l'infini. Dans la coupole, la lentille de Fresnel scintille déjà de mille feux, et lance à 45 km les rayons nés dans la petite ampoule à incandescence. A intervalles réguliers, ceux-ci balaient l'incommensurable étendue bleu sombre. «C'est une mécanique anglaise qui date du siècle passé, décrit Jure. Auparavant, il fallait, chaque soir, en effectuant 700 tours de manivelles, enrouler une ficelle autour d'un cylindre contenant un ressort.» Ce fil auquel était attaché un poids se déroulait durant la nuit, faisant tourner le cylindre ainsi que, à l'aide d'un engrenage, la source de lumière. «Mais depuis 1995, tout est automatisé.» Le gardien ne se plaint pas que sa tâche ait été simplifiée. Outre les données météo qu'il transmet plusieurs fois par jour, et la pêche, il peut ainsi rendre de nombreux mais discrets services à ses hôtes avides de solitude et d'air marin.

Au loin, un catamaran rentrant au port fait la course avec le crépuscule. A bord, même si les systèmes électroniques assurent l'essentiel du guidage, son marin a certainement les yeux rivés sur ce repère clignotant qu'est Struga. Depuis des siècles, la fonction de ces sentinelles de la mer que sont les phares et la fascination qu'ils exercent, elles, n'ont pas changé.