Il est là, le vieux, derrière une fenêtre à barreaux. La porte est fermée, l'entrée interdite, pour ne rien abîmer. Sayyed Hachem, dont l'arrière-petit-fils fut Mohammed, le Prophète du Coran, gît sous la pierre d'un tombeau sommaire qu'on distingue mal dans la pénombre. «Sayyed passait par là, il a planté son bâton dans le sol, et la ville est née», dit avec malice un fidèle qui ne croit rien de cette légende anachronique. Mais Gaza en arabe, avec un «r» de plus, veut dire piqûre, le trou du bâton dans le sol.

La salle de prière, toute petite, est de l'autre côté de la cour fermée où quatre vieillards prennent le soleil. Des flics du Hamas (c'est écrit sur leur veste de plastique) sont agenouillés vers La Mecque. Une porte donne accès au minaret, si étroite qu'un homme gras ne pourrait y entrer. «Hier, l'imam a dû monter dans la tour pour l'appel, sans micro. Il n'y avait plus d'électricité!» L'homme qui sait tout, en fait, n'est pas un guide. Il ordonne qu'on le suive dans la ruelle derrière la mosquée de Sayyed Hachem, jusqu'à la pâtisserie Ramadan. C'est la sienne. Il prépare une grande assiette de feuilletés délicieux et sucrés, raconte la misère du siège: toutes les fournitures ont triplé de prix, et les clients n'ont plus le sou. Mais quand on veut payer pour les pâtisseries, il se détourne, offusqué.

C'est trop idiot. Déchirez cette page! A quoi bon parler d'une ville où vous n'irez pas? Gaza est prise au piège. Mais quand même: déchirez-la, et gardez-la. Ça en vaut la peine. Pas la page, la ville. Elle finira bien par s'ouvrir. Et alors, vous comprendrez pourquoi des Palestiniens y sont revenus, sachant pourtant qu'ils entraient dans une prison. De loin, vous pensez: espace urbain hors la loi, kalachnikov au coin des rues, chasseurs israéliens qui cherchent d'en haut des proies, bourdonnant. Il y a de ça, mais pas seulement. Ce port de la douleur a une humanité aimable. Cette cité antique, qui subit toutes les pénuries, a l'énergie de la jeunesse.

Gaza, c'est un peu comme Lausanne. Un peu... La vieille ville a été construite sur une éminence, basse ici, à 2 kilomètres de l'eau. Au fil des siècles, les maisons ont rempli le vide entre la colline et le port. Rimal, c'est leur Ouchy: les beaux quartiers près de l'eau. Fin de la comparaison. Car là, il y a aussi les odeurs fortes d'une ville qui ne fonctionne plus. Les volailles et les chèvres au pied des tours d'une population qui se nourrit comme elle peut. Le cadre est assez moderne, inachevé, avec un retour de sauvagerie. Et de sable. Une rue sur deux est asphaltée, et le vent, qui peut souffler fort en hiver, amène des grains qui crissent sous la dent. Rimal, à cause de ce sable, semble être construite en étages sur la plage.

La rue principale, à 300 mètres de la mer, s'appelle Charles de Gaulle. On sait bien d'où vient cette reconnaissance: après la guerre des Six-Jours, le général avait mis en garde le peuple israélien, «sûr de lui et dominateur». Mais dites «charea de Gaulle» à Gaza: personne ne connaît. La rue, pour tous les Gaziotes, s'appelle Ansar, comme la prison que les occupants israéliens avaient aménagée ici, et qui est aujourd'hui tenue par le Hamas.

Pour aller à la plage, il faut tourner à droite devant la villa de Mahmoud Abbas, le président palestinien qui bien sûr ne peut plus y mettre les pieds. C'est une sorte de chalet bas, gardé par des hommes en noir de la Force exécutive, qui interdisent la visite. Au bas de la pente, Ahmed Orabi, la route côtière, conduit au palais présidentiel que Yasser Arafat n'occupait guère et laissait à ses hôtes.

Les installations de la plage sont en lambeaux et dévastées. Il y a eu ici de rudes combats en juin. On dirait le Lido de «Mort à Venise» après une très grosse tempête. Mi-novembre, l'eau est encore incroyablement chaude dans ce cul-de-sac de la Méditerranée dont les rouleaux, par vent fort, ont des allures océanes.

Le sable blond part au sud jusqu'à l'horizon. Une famille a installé une table et des chaises près de l'eau. Les femmes sont couvertes de la tête au pied. Le père vient, avec à la main un thermos de thé et un verre. Après quelques mots sur le beau soleil, il laisse entendre qu'une chemise, si près des dames, serait décente.

Un peu plus loin, des pêcheurs, qui ne peuvent plus aller au large pour cause de blocus, réparent leurs filets. Un cheval, qu'on peut louer, regarde fixement vers le nord, de l'eau jusqu'au ventre, comme s'il rêvait d'ailleurs.

Rimal, le beau quartier, touche au nord Shati - la plage en arabe. C'est le camp de réfugiés le plus proche du centre-ville. Le camp de la plage... Certaines de ses rues sont si étroites que deux piétons s'y croisent à peine. L'une d'elles, un peu plus large, est gardée aux deux extrémités. La maison entre les deux barrages est celle d'Ismaïl Haniyeh, le premier ministre du Hamas. Il est enfant de réfugiés.

Impossible de trouver une carte à Gaza. Heureusement, les trois avenues qui montent de la mer facilitent l'orientation. Omar al-Mukhtar est la plus commerçante, si ça a un sens aujourd'hui. Le seul lieu de déambulation marchande, autour de la place triangulaire du soldat inconnu, un anonyme de la guerre de 1948, celle de la partition refusée. Quand les Israéliens sont venus, en 1967, ils ont enlevé la statue.

Talatine longe les trois universités groupées, Al-Azhar, Al-Aqsa, et l'islamique, qui furent avant juin des places fortes rivales. Sur le trottoir, des étals offrent les posters, les drapeaux et les stickers des groupes armés. C'est un quartier qui respire l'adolescence - déjà voilée: toutes les étudiantes sont couvertes.

La montée en pente douce vers la vieille ville se fait sur deux musiques. «Für Elise», de Beethoven, qu'utilisent tous les marchands ambulants pour signaler le passage de leur charrette tirée par un âne. L'autre chant, c'est l'appel à la prière. Chaque ville musulmane (quoi qu'en disent les croyants qui semblent prendre cette remarque pour une mise en cause du monothéisme radical de l'islam) a son registre musical particulier. La polyphonie de Gaza, on le comprend à la longue, a inspiré Robert Wyatt, qu'il le sache ou non. Vous verrez: en fermant les yeux, vous entendrez la voix haut perchée et voilée du batteur de Soft Machine dans les minarets de Zeitoun...

Dans la vieille ville, autour de As Saha (la place, tout simplement), les rues, sauf celle des marchands d'or, deviennent tortueuses. Gaza, là, a l'air fatigué, usé. Elle est construite sur des couches de civilisations. L'histoire de la bande, c'est celle d'une succession sans fin d'invasions, des Egyptiens aux Turcs et aux Britanniques, en passant par Alexandre qui avait réduit les Gaziotes rebelles en esclavage. Comme des vagues qui montent de la mer, puis se retirent. La dernière, l'israélienne, bat encore aux portes qu'elle tient fermées.

Les vieilles mosquées, celle de Sayyed Hachem, celle d'Al-Omari, sont dans ce quartier. Le Qasr Al-Bacha est à deux pas. On l'appelle aussi le château de Napoléon, parce que Bonaparte y a passé deux ou trois nuits en 1799. Le gardien n'a de clé que pour la prison des femmes, au rez-de-chaussée: une pièce unique, dont le mur touche une école de filles qui jouent dans la cour, toutes voilées de blanc.

L'église Saint-Porphyrus est deux rues plus loin. Toute petite, avec dedans la rutilance orthodoxe. Le père Artinious Alexious montre un très vieux pilier à côté de l'autel: «La colonne de Samson», prétend-il. La tradition dit que l'homme fort de la Bible, trahi par Dalila, est mort là, brisant les colonnes du temple pour ensevelir avec lui les centaines de Philistins dont il était le prisonnier. Un chouada, un martyr, comme diraient les autres. Philistins, Palestiniens: en arabe, c'est la même chose. Une très vieille histoire, vraiment.