La première chose à faire lorsque l'on arrive à Luang Prabang est de ranger sa montre. La vie, ici, coule au rythme du Mékong en saison sèche. «Les passages sont lents», résume France Morin, ancienne conservatrice du New Museum de New York qui s'est installée à Luang Prabang, séduite par le charme de cette ancienne capitale royale laotienne sise au confluent du Mékong et du fleuve Nam Khan. Les regards y sont fluides, les gestes mesurés. Le sourire, contagieux, est de mise. Dans un superbe film projeté dans l'enceinte du Palais royal de Luang Prabang, les artistes Vong Phaovanit et Claire Oboussier tentent de cerner l'incernable cité:«Son regard me rencontre, en mouvement, sans qu'elle brise jamais le flot de son activité».

Quand on arrive d'une capitale au rythme frénétique comme Paris, Hongkong ou Bangkok, un temps d'adaptation est nécessaire. A l'ombre des auvents de bambous ou dans les venelles «années trente» bien restaurées par la Maison du patrimoine, un organisme financé en grande partie par l'Agence française de développement, personne ne se bouscule. Si les pas de Nicolas Bouvier avaient croisé cette ville de moins de 20000 habitants posée à 700 mètres d'altitude dans les montagnes du Laos central, il s'y serait sans doute attardé quelques mois. A moins que cet envoûtant pays de cocagne n'eût tout simplement constitué le «bout de la route» pour l'écrivain-voyageur suisse, comme il l'a été pour l'explorateur français Henri Mouhot au XIXe siècle et pour tant d'autres.

Pendant plusieurs siècles, Luang Prabang - dont le nom se réfère à une statue offerte au souverain de la ville par un roi Khmer au XIVe siècle - a été le siège d'une des trois familles royale du Laos, les autres étant Vientiane et Champassak. Après la prise du pouvoir par la guérilla communiste du Pathet Lao, en décembre 1975, la ville est entrée dans une longue période d'isolement qui ne s'est terminée qu'au milieu des années 1990.

En 1995, l'Unesco a inscrit le site sur la liste du patrimoine mondial de l'humanité, ouvrant la voie à une gigantesque opération de préservation et de restauration du patrimoine bâti et naturel. Le site est en effet exceptionnel: la «péninsule» - le centre de la ville entouré au nord par le Mékong et à l'est et au sud par le fleuve Nam Khan - a conservé à la fois une partie de l'architecture traditionnelle laotienne (grandes maisons aristocratiques en bois, montées sur d'imposants piliers, dont le plus bel exemple est la maison Ban Xieng Mouane) ainsi que la trame coloniale avec ses imposantes bâtisses aux murs jaune pâle et dotées de vastes terrasses (le siège de la Maison du patrimoine est un bel exemple). Trente-deux temples bouddhistes, dont les longs toits courbes, dans un style typiquement luang prabanais, donnent l'impression de venir caresser le sol, complètent ce patrimoine d'une rare richesse.

Depuis maintenant plus de dix ans, la Maison du patrimoine, un organisme sous l'autorité de l'administration laotienne qui emploie des experts étrangers (français, vénézuélien, allemands) et laotiens, mène ce projet de restauration, dans le cadre d'une coopération entre l'Unesco, l'Agence française de développement, la région Centre et la ville de Chinon, tout en essayant d'anticiper, ou, plus simplement, de limiter les effets parfois pervers de la manne touristique. Car le succès de l'opération «sauvegarde et mise en valeur» a provoqué une explosion du tourisme: de 20000 visiteurs par an en 1995, le nombre est passé, selon la Chambre de commerce, à près de 140000 en 2005.

La ville en a été transformée. «Le quartier central, que les Luang Prabanais appellent le quartier chinois, est aujourd'hui le quartier touristique où l'on trouve, à chaque porte, un bar, un restaurant, une boutique de souvenirs. J'ai connu cette rue, il y a quinze ans, vide, avec trois ou quatre épiceries assez minables, de l'herbe poussant entre les briques, et une impression de ville fantôme assez poignante. Bien sûr, on voit vite les dangers du tourisme. Mais Luang Prabang, avant le tourisme, était une ville qui mourait, exsangue, une ville où les jeunes cherchaient désespérément un emploi et partaient ailleurs, faute d'en trouver. Le tourisme, c'est cette nourriture dont on meurt mais dont on ne peut pas se passer», estime Francis Engelmann, consultant et auteur de plusieurs ouvrages sur Luang Prabang.

Ce n'est pas le genre d'endroit que l'on peut «faire», ou visiter en coup de vent. Il faut prendre son temps pour voir l'invisible, pour saisir les choses infimes qui font de l'ancienne ville royale un lieu assez unique qui parle aux âmes sensibles. Il faut flâner longuement dans les venelles restaurées à la lumière des réverbères, grimper sur le mont Phousi, point culminant de la péninsule, puis redescendre lentement, parmi les enfants qui s'ébattent, vers les mares à l'orée de la ville ou paresser quelques heures à l'étang central des Lotus (Bua Kang Beung), un ensemble de maisons sur pilotis et de pavillons qui surplombent un étang assaini au cœur de la ville.

«La force de Luang Prabang, c'est la fragmentation des petites choses. Les Laotiens sont discrets, gentils, secrets», confie France Morin. Un élément fondamental de la communauté vient de la relation subtile et étroite qui unit les habitants à la sangha locale, la communauté des centaines de bonzes et de novices qui vivent et étudient dans les temples de la ville. «C'est une relation de soutien et de dépendance des bonzes vis-à-vis de la communauté des fidèles bouddhistes. Il est de tradition dans toutes les familles de porter le matin de la nourriture pour les bonzes. Et les bonzes font le vœu de ne se nourrir que de ce que la générosité des fidèles leur a donné», explique Francis Engelmann.

Certaines agences de voyages ont inscrit les «offrandes aux bonzes» à 5h30 du matin à leur programme touristique. Les photos de touristes étrangers offrant du riz aux bonzes vêtus de leur robe safran font, sans doute, des souvenirs colorés, mais cette tendance comporte des dangers: l'offrande aux bonzes est un geste religieux, qui ne doit pas être fait de manière inconsidérée. Cette dérive est parfois accentuée par le fait que les commerces du centre-ville sont de plus en plus tenus par des Occidentaux, des Vietnamiens ou des «Laotiens de l'extérieur». «De plus en plus il y aura de moins en moins de Luang Prabanais à Luang Prabang. Le danger est que Luang Prabang se transforme en un centre commercial. Et à ce moment-là, le charme de Luang Prabang sera fini. Notre patrimoine n'est pas un patrimoine comme les autres. C'est un patrimoine culturel, pas un patrimoine physique. C'est très fragile. On ne peut pas le conserver aussi facilement qu'Angkor Vat», considère Khamphanh Inthavong, un homme d'affaires de Luang Prabang spécialisé dans l'organisation des moyens et longs séjours pour les étrangers.

En quelques années, la globalisation est tombée sur Luang Prabang comme la foudre du ciel: cafés internet, Mercedes classe S, énormes Hummer se frayant difficilement un chemin dans les rues étroites, boulangeries scandinaves et l'omniprésente télévision thaïlandaise. L'administration locale, dans un désir bien compréhensible de développement économique, souhaite un nouvel aéroport, une autoroute vers la frontière chinoise, des rues élargies. Luang Prabang va-t-elle y perdre son âme, répétant la triste expérience de sa cousine cambodgienne Siem Reap, près des temples d'Angkor? Peut-être. Ou peut-être pas. Les Laotiens ont pour réputation d'avoir une grande capacité de résistance. Comme le dit Christian Taillard, l'un des meilleurs experts français sur le Laos: «les Laotiens sont comme des édredons. Vous pouvez taper de toutes vos forces dedans. Ils ne bronchent pas, c'est comme si rien ne s'était passé.»