La respiration fait des nuages et l'on marche vite sur les trottoirs mouillés de Calle de Alcalà. La lumière crue des vitrines envahies de pâtisseries blanches surmontées de petits angelots nous pousse jusqu'à Puerta del Sol, la place très animée où convergent les artères commerciales de la capitale. Madrid, 10 degrés, 9 heures, un matin d'automne. C'est l'horloge du bâtiment de la Communauté autonome de Madrid qui sonne sur la place. Cette horloge-là est un point de repère important pour les Madrilènes. A chaque nuit de la Saint-Sylvestre – la «Noche vieja» – la foule se serre au pied du clocheton pour entendre sonner les coups de minuit. A chacun des douze coups de l'horloge, les badauds avalent un grain de raisin (et beaucoup de champagne).

A propos d'heure, justement. Le jour vient de se lever et le trafic est déjà saturé. La veille, les buveurs de bière et de cocktails étaient au coude-à-coude jusque très tard dans les bars du quartier littéraire des environs de Plaza Santa Ana. Ce n'est pas parce que l'hiver arrive que les fameuses nuits madrilènes sont moins animées. A un moment ou à un autre, fatalement, vous finirez par poser la question: «Pardon, mais quand dormez-vous?» Marivi, une guide passionnée d'histoire locale qui ne fait pourtant plus la fête tous les soirs, a sa réponse toute préparée, comme sortie d'une étude scientifique: «Le besoin de sommeil des Madrilènes est 50% moins élevé.» Veinards.

C'est peut-être pourquoi il n'y a pas de saison creuse pour les chocolateries. Ailleurs, le chocolat chaud se boit le matin, voire le soir avant de dormir, et basta. Mais à Madrid, les chocolateries ouvrent en fin d'après-midi et ferment vers 7 heures le lendemain matin. Toutes les nuits, semaine et dimanche, elles ravitaillent les fêtards. La plus célèbre, la Chocolatería San Ginés, est installée à côté d'une discothèque très fréquentée, le Joy. Comme d'autres iraient chercher un taxi en bâillant, les habitués du Joy s'engouffrent au San Ginés après une soirée, pour se ravigoter devant un «chocolate con churros», une solide boisson moelleuse, fumante et foncée dans laquelle on trempe un long beignet frit à l'huile d'olive. Au San Ginés, les affaires tournent: même à 6 heures, on fait la queue devant la caisse avant de tenter de s'aménager une place, debout le long du zinc, ou assis, à l'étage inférieur, sur les banquettes collantes. Les tables sont animées, les journaux du matin volent de l'une à l'autre dans les volutes de fumée pas encore proscrites dans les bistrots espagnols.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les touristes ne semblent pas avoir délaissé Madrid plus qu'une autre ville, malgré les attentats de mars dernier. Selon l'Institut espagnol de statistiques, les visiteurs sont 10% plus nombreux qu'en 2003. Les étrangers semblent toutefois plus refroidis que les Espagnols eux-mêmes, qui adorent courir les gigantesques et nombreux musées de la capitale. EasyJet, qui a ouvert sa ligne Genève-Madrid le 10 septembre dernier, se dit très satisfait: les vols sont remplis à 90% et la compagnie songe même à doubler les vols dès le printemps prochain.

La perspective des vagues de touristes déferlant sur les terrasses de Plaza Mayor n'est pour l'heure par très attrayante. Il est si majestueux, ce carré de maisons patriciennes, qu'on le préfère désert, juste habillé par la brise. Les artisans des échoppes environnantes sont moins agressifs et le vendeur de parapluies et de couvre-chefs, au coin de la place, prend son temps. Ici, en décembre, s'installera un grand marché des décorations de Noël. Deux autres marchés de plein air seront lancés cette année: une foire d'antiquités Plaza de Oriente et un marché aux fleurs au square Tirso de Molina.

Mais le froid n'empêche pas les balades dans les parcs. Madrid serait la deuxième capitale la plus verte du monde, après Tokyo. Cet automne, 1500 nouveaux arbres sont plantés dans le périmètre de la capitale. Après une visite au Prado et à la collection d'art moderne du Reina Sofìa, s'engouffrer dans le parc du Retiro, juste à côté, est un mouvement naturel, même en hiver. Les feuilles rouille des marronniers freinent la cadence des joggers qui respirent fort, branchés à leur i-pod. Comme dans tous les parcs des grandes villes, c'est sur les allées du Retiro que les petits apprennent à faire du vélo. C'est donc le genou écorché qu'ils viennent ensuite s'asseoir devant les marionnettes des théâtres à l'ancienne, qui hurlent et rigolent au nord du parc, devant l'étang et la statue d'Alfonso XII. Sur l'avenue du Mexique, juste avant de rentrer dans le bruit du trafic, les cartomanciennes ont installé leur table pliante. L'hiver sera froid, elles en sont sûres.