Dès la place Rouge, Moscou égare. Elle ne sera pas une idée, comme Paris, un projet, comme New York, ou un héritage, comme Venise. Elle sera versatile, tourbillonnante, insaisissable. Plusieurs villes, plusieurs histoires, plusieurs credos souvent contradictoires. Elle sera un choc des cultures. Un choc de ses cultures. Car il n'est pas question ici d'influences étrangères. Seulement de ses rêves successifs à elle... et de ses cauchemars. Toujours grandioses, forcément grandioses.

Au début est le Kremlin, forteresse de contes de fées avec son interminable mur ocre et blotti entre ses tours, à moitié caché derrière ses créneaux, un peuple de géants bigarrés, déguisés en palais et en églises. Troupe aux couleurs vives, aux couleurs gaies, aux couleurs célestes: blanc et or. Mais - personne ici ne se fie aux apparences - troupe redoutable, férocement attachée à ses prérogatives et prompte à lever le glaive à la moindre opposition, au moindre soupçon de dissidence. Le pouvoir est là depuis des siècles, le pouvoir absolu, rare constante d'une histoire chaotique.

Le tourbillon commence au pied du long mur aveugle. Sur la place Rouge, autrefois place de marché, avec ses mille boutiques de bois mille fois incendiées et mille fois reconstruites avant d'être balayées par un tsar agacé. Le vide devait créer l'ordre. Il l'a fait. Et quand il est devenu, sous l'ère soviétique, le cœur des grands défilés militaires patriotiques, aucun autre endroit au monde ne procurait une plus forte impression d'unanimité. Pas un fantassin, pas un char d'assaut, pas un porte-missiles qui n'avançait là, selon la consigne, au millimètre près. Le mouvement y devenait une leçon de géométrie.

Mais le désordre est revenu à la première occasion. A la faveur d'une dernière révolution moins sanglante sinon moins radicale que les autres. La révolution de 1991. Celle de Boris le bagarreur. La libération de la parole et la libéralisation de l'économie. L'écroulement de la tyrannie rouge et l'explosion de l'empire russe.

Moscou n'est plus une, si elle l'a jamais été. En témoignent les trois monuments qui dominent la place Rouge au pied du Kremlin: la cathédrale de l'Intercession-de-la-Vierge, dite de Saint-Basile-le-Bienheureux, haut lieu de la Sainte Russie et fierté de la Troisième Rome; le mausolée de Lénine, site de pèlerinage principal des fidèles du communisme; et le long bâtiment du Goum, ancien «Magasin universel d'Etat» devenu temple luxueux de la société de consommation globalisée. La nouveauté ne réside pas dans la coexistence de ces trois bâtiments, qui date des années 20, mais dans le fait que chacun d'eux vit pleinement, désormais, sa vocation. Sans crainte et sans exclusive. Avec la même assurance impassible.

Sous l'ère soviétique, Saint-Basile n'avait plus guère de cathédrale que le nom et le Goum, pour un magasin de cette taille, manquait cruellement de marchandises. Or aujourd'hui, l'un comme l'autre déploient librement leurs activités pour déborder de cierges et d'articles, résonner de chants et de rires, attirer des foules épaisses de fidèles et de clients. Même le troisième édifice, le mausolée, bien qu'il contienne la dépouille d'un vaincu, d'un messie vomi par l'histoire, continue de recevoir sous sa pyramide des visiteurs admiratifs. Comme si de rien n'était. Comme si l'expérience initiée en 1917 ne s'était pas achevée dans la désolation. Comme si le père de la révolution ne devait pas être condamné pour les innombrables crimes commis sous son commandement ou en son nom.

La place Rouge, se dit-on, n'est pas Moscou. Elle a de tout temps été un théâtre où le Prince a aimé se donner en représentation. Une vitrine où il a voulu collectionner les attributs de son règne. La vraie vie, celle du peuple russe, est ailleurs.

Dans Moscou la nouvelle riche, par exemple, tout enivrée encore de sa jeune liberté et de sa découverte de l'argent facile. De cet argent qui coule naturellement vers les centres administratifs des empires pétroliers.

De fait, le spectacle de la ville émancipée ne laisse pas d'impressionner. Des flots ininterrompus d'automobiles inondent les boulevards à huit pistes, des premières lueurs de l'aube aux heures les plus avancées de la nuit. Autoroutes urbaines arrogantes que les piétons, lorsqu'ils ne disposent pas de sous-voie à portée de jambes, ne peuvent tenter de franchir qu'au péril de leur santé. Qu'il est loin le temps où conduire une voiture était un privilège, réservé aux serviteurs les plus dévoués du régime!

Qu'elle est loin aussi l'époque où les magasins ressemblaient à des déserts, sans rien à vendre, ni personne pour acheter. La moindre épicerie de quartier regorge de pains, de fromages, de fruits, de légumes, de viandes, de vins aussi variés qu'excellents. Et les boutiques de luxe n'ont rien à envier aux plus célèbres enseignes d'Occident. Aucune marque, aucune invention, aucun raffinement n'y manque. Moscou, ville de shopping...

Quant à la nuit, elle se révèle aussi généreuse que le jour. Là où, il y a vingt ans, les amateurs de sortie devaient se contenter de quelques appartements d'amis et d'une poignée d'institutions très officielles, ils disposent aujourd'hui d'un très large éventail de scènes. Des exemples? On citera, parmi beaucoup d'autres noms, des salles de concert comme B2, un complexe de cinq étages où défilent vedettes russes et étrangères, Gogol, une tente plantée dans une vieille cour d'immeuble, ou encore Proekt Ogi, une cave-restaurant-librairie à l'entrée des plus discrètes mais à la programmation toujours puissante.

Alors, récupérée Moscou? Convertie au consumérisme et à l'individualisme par la grande broyeuse globalisante? La même déambulation témoigne du contraire. Le long des grands boulevards, à deux pas des magasins de luxe et des caves de hard rock, brillent partout les bulbes d'or des églises orthodoxes. Des vieilles églises rescapées de 80 ans d'athéisme. Des nouvelles, édifiées après l'effondrement du communisme. Et des ressuscitées, détruites puis rebâties de zéro, comme la délicieuse cathédrale de Kazan, à l'extrémité nord de la place Rouge.

Le rôle du Kremlin dans cette évolution ne fait aucun doute. Revitaliser la religion est un moyen commode et efficace de restructurer une société. De remettre de l'ordre là où menace le chaos. Mais il y a plus ici. Les églises ne se sont pas seulement redressées. Elles se sont remplies. Et de la cathédrale de Kazan au monastère de Novodevitchi, elles abritent tous les signes de la ferveur. Aux heures de culte, les fidèles accourent, se signent, se prosternent, embrassent les icônes. Et les popes sont souvent jeunes sous leurs robes séculaires. Spectacle d'un autre temps et de ce temps. Moscou éternelle.

Il est écrit, cependant, que la ville confondra ceux qui veulent l'enfermer. On la réduirait volontiers à ce face-à-face entre la vieille et la nouvelle Russie. Mais ce serait un peu trop simple, un peu trop facile, un peu trop confortable. La tyrannie abattue il y a vingt ans garde elle aussi droit de cité. Certes, la page du communisme est tournée, mais son souvenir est cultivé à tous les coins de rue, notamment dans le centre. De l'avenue Tverskaïa, les «Champs-Elysées» de la capitale russe, aux abords du célébrissime théâtre Bolchoï, les plaques se succèdent pour commémorer la «glorieuse révolution d'Octobre» et son principal artisan, Lénine, toujours lui.

Et c'est sans parler des sculptures. Certes beaucoup ont été détruites. Mais pas toutes. Un buste géant de Karl Marx continue à trôner le long d'une des avenues les plus passantes de Moscou. Et les effigies de nombreuses autres grandes figures du communisme se dressent encore et toujours en public, dans l'un des parcs les plus populaires de la capitale, le parc «des Statues». Et l'on n'y croise pas seulement l'incontournable Lénine. On y retrouve des figures plus sinistres encore: Staline, un peu ébréché tout de même, et Felix Edmundovitch Dzerjinski, le fondateur de la Tchéka, la première police politique soviétique.

Dzerjinski... le symbole des pires crimes commis par le communisme russe. Le renversement de sa statue en 1991, sur la place de la Loubianka, avait été l'un des symboles de l'effondrement de l'URSS. Dix-sept ans plus tard, la haute silhouette a été redressée à quelques kilomètres de là. L'histoire de la Russie est pleine de fractures. Elle est aussi parfois étrangement ménagée. Moscou insaisissable. Mais Moscou incontournable.