Pondichéry, Karikal, Chandernagor, Yanaon, Mahé: à peine une chanson coquine de Guy Béart, une comptine pour écoliers de France, un parfum d'épices, les Comptoirs de l'Inde font encore rêver. Ces confettis coloniaux, éparpillés le long des côtes indiennes, ont été rendus à Nehru il y a plus d'un demi-siècle, mais il flotte encore dans Pondichéry une atmosphère de province française. Entre le front de mer et le canal qui sépare la minuscule «ville blanche» de la «noire», la ville indienne, les rues se nomment Romain Rolland, Suffren, Dupleix, Saint Louis, rue de la Compagnie ou des Français. Les institutions chantent la métropole: Lycée français, Alliance française, Ecole française d'Extrême-Orient, monument aux morts pour la France. Derrière les façades joliment repeintes en teintes pastel, dans les jardins d'où jaillissent des bougainvillées, dans les églises et les couvents, sur les képis des policiers, l'héritage est toujours présent, fidèle à l'image que Pierre Loti se faisait de «l'Inde sans les Anglais».

Ce cliché nostalgique s'efface quand on remonte vers la «ville noire», l'ancienne ville indigène, grouillante, encombrée de rickshaws, où le marché du dimanche s'étale à même les rues. Au-delà, Pondichéry s'étend dans une mosaïque de villages, une agglomération de plus de 700000 habitants, universitaire, industrielle, luttant contre la fossilisation dans un passé colonial. Mais le touriste égaré s'entend souvent encore répondre en français par des passantes en sari. Les liens avec la France ont plus de trois cents ans. En 1673, un militaire nommé François Martin achète, pour le compte de la Compagnie des Indes, un terrain à Poudou Cheri sur le golfe du Bengale, au sud de Madras (aujourd'hui Chennai). Le littoral du Coromandel est difficile d'accès mais c'est tout ce que ce Martin a pu soustraire aux Hollandais et aux Anglais, eux-mêmes rivaux des Portugais. Dans la lutte pour les marchés asiatiques, la France arrive tard.

C'est Dupleix qui, à partir de 1742, fera de la ville la capitale d'une sorte de royaume. Entrepreneur visionnaire pour les uns, nabab à l'orgueil démesuré pour les autres, il était de ceux «qui ne savent pas «séparer leur épargne personnelle et les deniers de l'Administration». Quant à sa femme, elle semble avoir été «d'une cupidité vraiment extraordinaire» et d'une grande brutalité: au risque de susciter des révoltes meurtrières, elle ordonnait la destruction des temples hindous. Cent cinquante ans plus tard, Maurice Maindron, savant archéologue et naturaliste en voyage d'études, juge sévèrement l'œuvre du couple et la déloyauté de la métropole vis-à-vis de ses alliés indiens.

En ce début du XXe siècle, Pondichéry n'est plus que l'ombre de ce qu'elle était à la fastueuse époque de Dupleix, quand le commerce avec la France, et surtout à l'intérieur même de l'Inde, faisait les beaux jours de la Compagnie. En 1761, la ville est rasée par les Anglais. Elle passe des uns aux autres jusqu'en 1816, date à laquelle elle redevient française jusqu'en 1954. En 1900, la «ville blanche» est bien décatie. En revanche, Maindron assiste à des fêtes indigènes somptueuses, succombe au «sensualisme» raffiné des danseuses et des artistes et observe une faune digne du Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier. Lu sur place, son récit, Dans l'Inde du Sud (Ed. Kailash), donne une épaisseur historique à ce charmant vestige colonial.

Tout autre est la vision de Sarah Dars. Dans Pondichéry Blues (Picquier poche), polar paresseux mais amusant, elle dessine une ville moderne où la mafia locale travaille en cheville avec les petits délinquants et la bourgeoisie, tissant avec les artistes locaux des liens suspects. Il y est question de mariages forcés, de dots et d'héritages, de corruption, de jeunes Européennes venues s'initier à la danse traditionnelle. Comme issue du roman, une danseuse croate exhibe d'ailleurs actuellement sa parfaite maîtrise des codes savants dans les hôtels «heritage» (demeures anciennes transformées en guest houses de luxe). On peut aussi glaner dans Pondichéry Blues quelques conseils gastronomiques à mettre en pratique. Car si les restaurants français sont nombreux dans la «ville blanche», il vaut bien mieux s'initier à la cuisine végétarienne du Tamil Nadu, populaire ou raffinée mais toujours délicieuse.

Quand Pondichéry revient définitivement à l'Inde en 1962, à la fin de la guerre d'Algérie, les habitants peuvent choisir de rester français. Ils sont quelque 6000 à le faire. «Tous les porteurs de Roissy viennent d'ici», déclare le docteur Nallam. Dans sa clinique, ce notable, parfaitement francophone, président de l'Alliance française, formé en oncologie à Villejuif, évoque le rôle de la francophonie sans quitter des yeux la télévision où se joue un match de cricket décisif. L'anglais domine partout: dans la rue, dans les journaux, à l'école. Mais la langue de la métropole garde son attrait. L'Alliance française, fondée en 1889, a reçu plus de mille élèves en 2005: candidats à l'émigration, guides de tourisme, étudiants attirés par le charme un peu snob du français. Des écrivains, des artistes sont invités à séjourner dans les vénérables murs de la résidence. Parmi eux, Jean Echenoz, Marie Desplechin ou le metteur en scène Georges Lavaudant, venu travailler avec des comédiens indiens. Car Pondichéry est un centre de création important, surtout pour la danse et la musique. La ville lutte pour échapper au charme nostalgique qui fait son attrait touristique.

Au milieu du front de mer, dit Avenue Goubert, la statue de Gandhi veille sur les familles venues prendre le frais sur les rochers qui forment digue. Le contraste est fort entre la violence de l'océan et la douceur endormie de la ville blanche. Les photos anciennes témoignent des ravages que les cyclones ont infligés à la jetée aujourd'hui disparue. En décembre 2004, le tsunami a heureusement épargné Pondichéry et ses environs immédiats. Et pourtant, sur les plages alentour, les barques de pêche toutes neuves offrent sur leurs flancs un véritable catalogue de la charité mondiale. Seuls les radeaux faits de troncs assemblés par des cordes affrontent les vagues sans le sponsoring d'une organisation occidentale!

Si Pondichéry n'est pas une station balnéaire, elle offre un sas d'entrée idéal, avec ses demeures coloniales aménagées en hôtels et en guest houses et ses beaux jardins. Si la baignade est risquée, il fait bon marcher sur les longues plages au nord de la ville. C'est aussi un bon point de départ pour visiter une région très riche en temples et en palais. Mahabalipuram est à une centaine de kilomètres. L'aéroport de Chennai à trois heures de route. La route de Tanjore et de Madurai présente un itinéraire somptueux dans l'architecture et la statuaire de l'Inde du Sud.

Enfin, la ville offre une curiosité, puisqu'elle abrite l'ashram de Sri Aurobindo et de son épouse, la Mère. Avec le temps, la communauté religieuse, fondée en 1926 par le philosophe en exil, est devenue également une entreprise commerciale qui gère, entre autres activités, un hôtel sur le front de mer. A 10 km de Pondichéry, Auroville, cité créée par la Mère en 1968, s'étend sur plusieurs hectares. Elle compte quelque 1700 habitants de tous pays, qui tentent de concilier le rêve d'une société égalitaire et les exigences d'une gestion capitaliste. Il est possible de loger sur place pour observer le quotidien d'une utopie.