Du ciel, la Daugava semble prolonger la mer dans la ville, comme si son cours s'inversait pour remonter à sa source dans les monts Valdaï, en Russie. Riga, 734 000 habitants soit près du tiers de la population lettone, se présente un peu comme une île, sa vie s'articule autour de l'eau. Et la capitale est remplie de sirènes. Elles déploient leur nudité, ou leurs visages géants, sur les innombrables façades Art nouveau de la ville. On en voit aussi beaucoup dans les rues, tanguant sur des talons d'une hauteur improbable. Un véritable exploit dans ces rues pavées.

Où qu'il regarde le touriste en reçoit plein les yeux. Des maisons médiévales penchées vers l'intérieur des places côtoient des œuvres baroques. L'Unesco ne s'y est pas trompé: 475 hectares du centre de la ville ont été classés au patrimoine mondial de l'humanité. On ne s'étonnera pas que le nombre de visiteurs ait explosé, en particulier depuis l'entrée de la Lettonie dans l'Europe en mai 2004 (+20%).

Depuis peu, les autorités misent sur leur étonnant capital Art nouveau, qui a connu un long oubli pendant les années soviétiques. Ce style des années 1900, tout en courbes, plein de références à la nature, jouant de la lumière, de la diversité des matières et des couleurs, a pu s'exprimer pleinement à Riga. Un peu pour des raisons de force majeure. A la fin du XIXe siècle, la capitale étouffe dans le corset de ses remparts médiévaux. Les autorités décident de les raser, ouvrant ainsi un chantier formidable aux architectes. Il ne s'achèvera qu'en 1914. L'Art nouveau s'impose, en particulier avec un enfant de la ville: Mikhaïl Eisenstein, père de Sergueï, le réalisateur du Cuirassé Potemkine. La capitale justifie son nom de «ville de l'inspiration».

Le visiteur peut choisir de décliner sa première leçon d'architecture Art nouveau en trois rues – Strelnieku, Alberta et Elisabetes – situées derrière le parc Kronvald. La balade commence par la rue Strelnieku avec deux bâtiments de Mikhaïl Eisenstein qui se jouxtent, l'un bleu (l'école d'économie de la Suède) l'autre rose. Très vite on reconnaît le style de l'architecte, avec ses visages de femmes mélancoliques, les masques à la bouche grande ouverte. Sur un chant, sur un cri?

«J'espère qu'ils chantent», dit la guide d'un air pas trop convaincu. Elle signale les particularités du style «Riga», comme les couronnes de saint Jean qui coiffent les jeunes filles. Signale les œuvres de la même époque relevant du Romantisme national. Comment s'y retrouver?

«Très simple, dit la jeune historienne, lorsque vous voyez des châteaux 1900, avec une touche un peu moyenâgeuse, des fondations en pierres, c'est du Romantisme national. Si ce sont des palais, c'est de l'Art nouveau.» Démonstration in vivo avec un joli petit château qui abrite des appartements et un musée au dernier étage. Nous voilà dans la rue Alberta, au 11. C'est sûr voilà un bâtiment «Romantisme national», base de pierre, tours emmurées, fleurs stylisées au-dessus de la porte, symbole du soleil, une construction d'Eugène Laube. La leçon rentre d'autant plus facilement que les exemples se multiplient. Cinq maisons d'Eisenstein se suivent. Au fil de l'expérience il gagne en douceur, perd de son influence germanique. Mais il reste loin des courbes folles, fenêtres dansantes et débauches de matières que l'on trouve plus à l'Ouest. Nous finissons par la rue Elizabetes, devant mes yeux dansent les visages mélancoliques et les chouettes. Il est temps de boire un petit café, un vrai. Halte au All Cappuccino, rue Antoni 11, juste en face d'une maison coiffée d'un ours, symbole des pays Baltes. L'intérieur, très confortable, est décoré de grandes photos datant du début de l'Indépendance en 1991.

Retour vers le centre avec un passage par l'Académie des beaux-arts, un bâtiment Art nouveau néo-gothique. Il y en a! Effet très british avec ses briques rouges. Juste à côté, le Musée des beaux-arts de Lettonie. Nous sommes en pleine ville. Sur fond de moteur, on entend le bourdonnement des abeilles. Surprenant. Trois ruches trônent sur le macadam. Elles ont été offertes au musée pour son centenaire par de zélés apiculteurs.

Mais nous sommes aimantés par le canal Pilsetas et sa fraîcheur, bienvenue en ce jour de canicule nordique, 32 degrés. Lors du grand chantier du début du XXe siècle, les urbanistes ont réhabilité les douves devenues canal et installé des jardins sur ses berges. Le flâneur peut ainsi traverser la ville à l'abri des tilleuls, symbole féminin, ou des chênes, symbole masculin. Partout des bancs, pour une pause propice à la digestion architecturale, dans un équilibre parfait du Yin et du Yang. Il peut aussi choisir de faire un tour en pédalo sur le canal. Ou encore, distraction très appréciée pendant les longues nuits d'été, s'il pèse moins de 140 kg, il peut bondir sur les «batuts», des tapis de trampolines que l'on trouve dans les parcs Kronvald et Rainis, pour 0,5 lats le quart d'heure, soit 1,15 franc.

Car la vie ne s'arrête pas après le coucher du soleil, lorsque le ciel nocturne reste assez clair pour le vol des hirondelles, tous, enfants compris, se retrouvent dans les parcs ou sur les bords de la Daugava. Là aussi des bancs accueillent les promeneurs. Ils sont pris d'assaut et c'est un spectacle en soi que d'en observer les occupants. Après ce petit crochet par les quais, retour à la vieille ville où l'on repère désormais, avec l'œil de l'habitué, les traces de l'Art nouveau. Les restaurants étendent leurs terrasses sur les places. Ils ont souvent leur propre orchestre. D'une manière générale la musique est omniprésente, dans les rues en été, et dans les salles en hiver.

Après toutes ces beautés spirituelles, ceux qui souhaitent des nourritures plus terrestres se

rendront au marché, autrefois le plus grand d'Europe, situé dans cinq hangars construits pour des Zeppelin. On y trouve viande, poissons, légumes, épicerie, savon. A l'extérieur le marché continue, habits, un peu d'artisanat, chaussettes de laine rugueuse, lin. C'est là que les citadins font leurs emplettes.

«Le Temps» a voyagé avec Finnair.