Ils viennent d'un autre siècle. Dans une salle de classe qui sue sous un toit ondulé, des enfants démontent des appareils digitaux bourrés de pixels. Il faut se ranger sous un arbre, dont les branches tombent comme des pinces géantes, pour trouver un peu de fraîcheur. La Fondation Pierre Verger, à Salvador de Bahia, est un jardin qui descend, épinglé de bâtisses où l'on apprend la guitare, la lecture, la photographie. La plupart des gamins du quartier ne connaissent plus la silhouette longue, renfrognée, du patron. Un monsieur distingué, nonagénaire en pagne, décédé en 1996, après s'être assuré que rien ne mourrait avec lui.

Salvador en enfilade, une cité qui colline, comme Lisbonne son ancienne rivale. Arrivé de São Paulo, première ville japonaise en dehors du Japon, métropole blanche où la couleur se love en périphérie, Salvador c'est l'Afrique. Dernier pays d'Amérique latine à avoir aboli l'esclavage, en 1850, le Brésil s'est choisi l'Etat de Bahia, Salvador en particulier, comme comptoir. Le quartier historique, suspendu au-dessus du port, devant un ascenseur de vitesse, porte le nom du supplice que les captifs récalcitrants subissaient en place publique. Pelourinho, le pilori.

Ce soir, les ensembles de tambour y déjouent l'étuve. Une nuit classique de carnaval terminé; c'est-à-dire mille fois plus de danseurs que les rues n'en peuvent contenir. Ils répètent à ciel ouvert. Sur ces pavés vendus aux touristes, à deux pas de la Fondation Jorge Amado; elle colle à un petit musée où des Orishas en papier mâché, des saints noirs, murmurent que, derrière les t-shirts et les tongs, un autre monde frémit.

Jorge Amado, non plus, n'est jamais loin. Il est Homère, pour Salvador. Il suffit de pénétrer dans le quartier de Candeal, une île de favelas réhabilitées où le percussionniste Carlinhos Brown a créé des vocations de tambourineurs pour les trois générations à venir. Protégés par des murs immenses, peints d'un vert de forêt nucléaire, des immeubles de luxe regardent de très haut le bouge bruyant. Il ne faudra pas longtemps pour que le pragmatisme urbain vienne à bout de Candeal. La sensation d'entrer dans le roman d'Amado, Les pâtres de la nuit. Une brigade de miséreux qui s'arc-boutent à leur montagne pour retarder les ambitions immobilières.

Pierre Verger est arrivé là, dans ce conte vivant tourné en ville, en 1946. Il avait 44 ans, un appareil photographique attaché autour du cou, des pantalons courts, une chemise blanche retroussée et des lunettes épaisses de penseur-voyageur. Né bourgeois parisien, il aurait dû hériter de la fabrique familiale, d'une situation que d'autres que lui auraient enviée. Il décide de s'enfuir à 30 ans, lorsque sa mère décède. «Je n'avais plus aucune raison de garder cette espèce de dignité apparente», précise-t-il plus tard.

Il voyage, avec son Rolleiflex d'occasion. Visite l'Océanie, les Etats-Unis, la Chine, le Japon. En ce temps-là, le périple en soi est un sujet. Et Verger a un œil. Le goût de la lumière, des lignes claires, des corps vrillés. Il parvient à vendre aux revues passionnées ses clichés de chapeaux pointus, de rizières et de grands espaces. Rien ne poussait Verger à se fixer. Il aurait pu rester ce nomade à la pellicule sensible. Mais ce 5 août 1946, descendu du navire Comandante Capela, il atterrit enfin. Salvador lui tend l'âme. «C'est l'un des rares endroits du monde où l'on peut vivre sur le même plan amical avec des gens d'origine ethnique différente.» Pour un demi-siècle, la baie de Tous-les-Saints devient sa patrie, son chantier.

Aussi bien que Doisneau a modelé notre imaginaire parisien, Pierre Verger, l'étranger, a fondé un regard bahianais. Les cravatés au soleil couchant, sur les rues tendues. Les femmes en blanc qui prient les anges du candomblé, religion afro-brésilienne à laquelle il se fait initier. Pêcheurs et danseurs de capoeira, aux muscles saillants; Verger est fasciné par les corps, et va au-delà.

Il lance des ponts, traque l'ethnie yoruba et ses transports, en Afrique, à Haïti. Il devient anthropologue sur le tard, thésard à 50ans. Il transmet des messages des deux côtés de l'Atlantique, à ces peuples rompus par la traite. Se fait initier encore, au Bénin. Il est babalaô, rompu au rite de divination Ifa. Verger part loin. Il ne perd pas pied. Il est cet homme qui poursuit des trésors dont il n'est pas, en apparence, le légataire.

«Lorsque de Bahia, je suis retourné dans le golfe du Bénin, je ne me sentais plus ni photographe ni ethnologue. J'avais un peu l'impression d'être un descendant d'Africains qui retournait sur la terre de ses ancêtres, en quête de ses racines.» C'est ce trouble identitaire, qui fascine encore. Et qu'on explique mal. Du point de vue des scientifiques brésiliens, Pierre Verger, parce qu'il arrive d'ailleurs, parvient à briser un certain nombre de tabous. Notamment concernant le lien à l'Afrique.

Il renoue. Redessine le commerce triangulaire, ce lien qui divise, entre l'Afrique, l'Europe et l'Amérique; il le renverse. Le père des saints et anthropologue Julio Braga, dans son temple candomblé de l'extrême banlieue, se souvient d'un homme qui avait l'Afrique en lui. «Un drôle d'homme, à l'aise partout, qui nous a ouverts à notre mémoire.»

Il faut quitter la ville, pourtant, pour trouver une manière de succession à Pierre Verger. A Cachoeira, un des plus beaux villages du Nordeste où le fleuve a des airs de lac, un homme parcourt les rues en baskets et cheveux longs. Beaucoup le saluent. Il répond dans un portugais ouvragé. Le Français Xavier Vatin a débarqué au Brésil pour quelques semaines, à 19 ans. Il suivait des études d'ethnomusicologie, voulait entendre le son du Brésil; on lui a donné le contact de Verger.

«J'ai débarqué chez lui sans le connaître. Il m'a hébergé, accueilli et formé. C'était une remarquable porte d'entrée dans cette culture.» Vatin, qui crée en ce moment une université à Cachoeira, n'a plus quitté le pays. Même après la mort de Pierre Verger, en 1996, dans cette maison de Salvador qui sert de Fondation. A la fin, le photographe, sans téléphone ni radio, vivait au milieu de ses 65000 négatifs, rangés dans de petits classeurs, avec un chat nommé Jean-Jacques.

Que reste-t-il du Salvador de Pierre Verger dans cette mégalopole de 3 millions d'habitants, saturée de buildings et d'encombrements automobiles? Le petit musée du Pelourinho, la fondation qui perpétue la mémoire et maintient la collection, une part d'Afrique peut-être plus assumée. Mais surtout, dans le déferlement du Brésil contemporain, une certaine aptitude à la mixité. Il est, avec beaucoup d'autres, un inventeur du bahianisme. Ce génie créole qui est d'abord une leçon poétique.