Sur le trottoir, les passants rient franchement. Le passage d'un side-car rouge révolution égaie leur dimanche matin. Du point de vue du passager, la vision à ras le bitume de Shanghai redonne une dimension humaine à la ville des gratte-ciel. Plus de 4500, constituant une forêt de béton totalement futuriste.

Dans cette ville, tout est question de point de vue. Lorsque l'on arrive de l'aéroport par le Maglev, le train à sustentation magnétique qui file à 430 km/heure. Lorsque l'on se trouve sur les autoroutes suspendues dans le ciel qui plongent ou remontent dans un grand huit délirant. La mégapole apparaît comme un décor de science-fiction, c'est le cinquième élément devenu réalité. On cherche des yeux la soucoupe volante qui nous amènera à l'hôtel. C'est le domaine de l'air, du fer, du béton, mais pas de l'homme. Pourtant en bas, tout en bas, la vie reprend ses droits. Il faut redescendre au niveau du sol par la spirale étourdissante de l'autoroute pour découvrir une Chine faite de petites échoppes, de marchés, de ruelles (les lilongs) repérer dans la foule les enfants en veste rouge, réaliser que oui, 2588 habitants au kilomètre carré ça fait beaucoup de monde.

Heureusement, le week-end, à 8 heures du matin, la grande majorité des 17 millions d'habitants de la mégapole est encore à la maison. Les rues sont dégagées. Le flux des piétons n'a pas encore envahi la rue de Nanjing et ses 5 kilomètres dédiés au shopping. Cela ne saurait tarder car il est difficile de s'évader de l'immense bulle qu'est Shanghai, et ses habitants adorent le shopping, même si la plupart d'entre eux le pratiquent avec les yeux. En tout cas en ce qui concerne les produits d'importation, lourdement taxés. Les plus nantis, eux, sont passionnés par les marques étrangères. Ils prisent également le golf, et on trouve des quantités de clubs au marché de la contrefaçon.

Pour l'instant, le side-car se déplace sans difficulté, il fait froid mais en contrepartie la pollution ne se fait pas trop sentir. Place du Peuple, nous voilà au cœur de Shanghai. L'opéra joue le Fantôme, à guichets fermés. Son architecture a inspiré celle du musée de l'urbanisme, tout proche. Un endroit tout à fait étonnant, emblématique de la détermination des autorités à plonger dans le IIIe millénaire. On peut y voir notamment une immense maquette de 700 m2: Shanghai en 2020. Sidérant! Le doute n'a pas de place dans ce projet. Il promet un Shanghai avec 40% d'espaces verts, une ville écologique sur l'île toute proche de Chongming, et bien sûr plein de nouveaux gratte-ciel. Dont le World Financial Center qui culminera à 492 m en 2007 déjà. Ce sera le plus haut bâtiment du monde. Et à Shanghai, il surclassera la tour Jinmao dont les 88 étages sont symbole de la perfection, et qui abrite l'Hôtel Grand Hyatt, le plus haut de la planète.

Le side-car n'a lui rien de futuriste, d'où l'hilarité des passants peu enclins à regarder vers le passé. Il s'agit d'une copie chinoise d'un modèle BMW R-71 de 1938, customisée par le chef de l'orchestre de jazz du Portman-Ritz Carlton pour son directeur général, Mark J. de Cocinis. C'est lui qui promène les touristes branchés dans sa drôle de machine. La passion n'excluant pas le sens des affaires, il exporte ces side-cars en Europe. Avec un succès affirmé en France. Nous poursuivons dans la rue de Nanjing, délaissant la rue Fuzhou et ses librairies qui court en parallèle.

Voilà le Peace Hotel, célèbre pour ses concerts de jazz. On y tourne un film, impossible de boire un verre dans son bar des années 30. Cap sur le Bund, le quai longeant la rivière Huangpu. Le side-car s'arrête. La vue sur Pudong, le quartier futuriste sorti d'une zone de cultures maraîchères en moins de vingt ans, est époustouflante. La tour de la télévision avec ses boules façon minaret revues par iMac, et une mer de gratte-ciel. On peut accéder sur cette rive-là du Huangpu par bac mais aussi par un tunnel touristique, à recommander chaleureusement aux amateurs de kitsch flamboyant. Un peu de second degré représente un bon bagage pour aborder Pudong où l'on se sent réduit à la dimension d'un personnage de maquette. Posé là pour donner une échelle de grandeur face aux buildings.