Il est plutôt distrait. Il suit ses aînés dans une procession silencieuse, tend comme eux son récipient pour recevoir du riz gluant, une bouteille d'eau ou des fruits de la part des villageois agenouillés. Mais il est bien moins concentré que ses mentors. Le moinillon, qui doit avoir douze ans à tout casser, jette parfois un petit coup d'œil mi-curieux mi-interrogateur aux touristes qui se sont levés à 5 heures pour observer l'une des principales attractions de Luang Prabang.

«J'étais moi-même novice avant. Faire cette longue procession quotidienne pieds nus à travers toute la ville n'est pas évident. J'avais toujours mal», glisse, rieur, Athid Vong, un guide du coin. «Et puis je souffrais aussi de la faim. Mon métier de guide touristique est bien moins contraignant...»

Les «flap-flap» des pieds

Silence et robes orange safran. Voir ces bonzes bouddhistes sortir vers 6 heures de leur temple, se réunir, se mettre en file indienne et marcher dans le recueillement est une scène magique. On n'entend que le froissement de leur tunique et les «flap-flap» que font leurs pieds au contact du sol.

Mais cette tradition est menacée par le tourisme. «Des cars de touristes, souvent des Japonais, s'arrêtent pour faire des photos avec leur flash à deux centimètres des visages des moines. Ils retournent deux minutes après dans leur car pour repartir, c'est détestable», commente Athid.

Les moines réfléchiraient même à faire leur procession en dehors de la ville, en toute tranquillité. Près de monastères cachés dans la forêt.

Entre Mékong et Nam Khan

Luang Prabang, petite ville paisible du Laos à 210 kilomètres de la capitale Vientiane, est un peu victime de son succès. Localisée entre le Mékong et la rivière Nam Khan, elle était la capitale royale formelle du Lan Xang, le «Royaume du million d'éléphants», du XIVe siècle jusqu'à 1946. Après la prise du pouvoir par la guérilla communiste du Pathet Lao en 1975, elle est entrée dans une longue période d'isolement. Classée au Patrimoine mondial de l'humanité de l'Unesco en 1995, c'est à partir de ce moment-là qu'elle s'est vraiment ouverte au monde et attire chaque année des milliers de touristes.

Végétation luxuriante, petites venelles bien entretenues avec ci et là des inscriptions en français, dizaines de temples plus impresionnants les uns que les autres: Luang Prabang est une ville où il faut se laisser vivre.

Errer dans le marché nocturne à la recherche de soie sauvage ou de vieilles monnaies datant du temps des colonies, goûter à la cuisine locale dans les petites cantines improvisées aux coins des rues, partager le sourire des habitants avec un Sabaidi(«Bonjour») communicateur, celui des belles marchandes yaos ou des Hmongs aux lèvres rougies par le bétel.

Et se remplir les yeux de l'architecture des grandes maisons aristocratiques en bois, restaurées par la Maison du Patrimoine, un établissement public soutenu essentiellement par l'Agence française de développement.

Dans les temples surmontés d'un toit ailé - «C'est typique d'ici!» insiste, très fier, Athid -, de gigantesques bouddhas, presque intimidants, accueillent le visiteur, dans différentes postures. Tout autour, des motifs dorés, rouges, noirs, des éléphants de pierre, des bâtons d'encens, des fleurs et des offrandes.

Les gongs résonnent

Bien sûr, les cafés internet ont trouvé leur place à Luang Prabang. Les restaurants et les agences de voyage étrangers aussi. De bourgade pour flâneurs, la ville se développe toujours plus pour satisfaire les touristes, au risque d'étouffer son charme, unique.

Mais, pour l'instant, les gongs des pagodes continuent de résonner au lever du jour. Et les moines défilent toujours. Dans la rue principale, des photos ont été placardées sur des murs montrant des touristes collés aux moines pour faire de belles prises. Au-dessus, la mention: «Plus jamais ça! Sauvez notre culture.» Que dire de plus?