Le Temps: Vous venez d'écrire le «Dictionnaire amoureux de Venise». Il est le contraire d'un guide touristique, dites-vous. Pourtant, il incite au voyage lui aussi.

Philippe Sollers: Il faut savoir s'approprier Venise. Les guides, même s'il y en a de très bons, proposent une visite passive de la ville. La plupart des voyageurs, au retour, parlent de ce qu'ils ont mangé que de ce qu'ils ont vu ou écouté. Mais qu'est-ce que Venise leur transmet, à chacun d'eux? Comment Venise habite-t-elle leur existence? Il faut du temps pour comprendre. J'ai découvert la ville une nuit de 1963, il était très tard. Je n'ai jamais oublié l'impression que j'ai ressentie. J'étais debout sous les arcades de la place Saint-Marc, regardant la basilique à peine éclairée, j'étais pétrifié. Depuis quarante ans, je vais deux fois l'an à Venise, au printemps et en automne, et je ne suis pas encore sûr de bien connaître cette ville qui est très labyrinthique et mystérieuse, surchargée de surprises.

– Venise nourrit également vos livres puisque la plupart ont été écrits là-bas. Vous vous ajoutez à la longue liste des écrivains français qui se sont inspirés de Venise (Rousseau, Barrès, Proust, Paul Morand…)

– Je me suis arrangé pour habiter une chambre d'hôtel qui donne sur le port. Venise m'a apporté une liberté de création incroyable, une euphorie et une énergie immédiates. J'aurais eu tort de m'en priver.

– On dépeint souvent un avenir sombre pour Venise, une ville qui s'enfonce, désertée de ses habitants, achevée par les hordes de touristes. Vous au contraire, vous restez plein d'espoirs.

– J'ai en effet pu mesurer pendant toutes ces années le contraire de ce que l'on dit généralement. Des tonnes de clichés romantico-poétiques ont été perpétués: que c'est triste Venise au temps des amours mortes, la mort à Venise, Venise paradis perdu. Avec le livre culte de Thomas Mann, «Mort à Venise» écrit en 1912 et porté à l'écran par Visconti en 1970, le mot de mort reste collé à Venise. C'est l'image de l'amour impossible qui ne peut déboucher que sur la mort. Venise est mortelle, c'est un poison qui ne peut que vous détruire. Je prétends le contraire. J'ai pu assister à la montée en puissance du port de Venise, des paquebots énormes qui viennent du monde entier. Venise est redevenue une capitale européenne extraordinairement importante. Elle ne demande qu'à être elle-même et à poursuivre sa route. Autre signe: la musique de Vivaldi qui ressurgit après des années d'oubli. Le poète américain, Ezra Pound, se demandait en 1937 où étaient passées les partitions de Vivaldi. Aujourd'hui, Vivaldi revit comme jamais. Il a suffi qu'une musicienne admirable s'en empare, Cecilia Bartoli, qui chante Vivaldi comme il ne l'a jamais été.

– Le carnaval vient de s'achever à Venise. Vous n'y êtes pas allé. Vous dites qu'il n'y a rien de plus faux, parodique et grinçant. Que c'est un truc d'écran pour couturier et sponsors, que c'est «du bruit, de la laideur, de l'outrance, des masques empilés sur des masques»…

– Le carnaval d'aujourd'hui, investi par la publicité et la mode, n'a plus rien à voir avec le carnaval du XVIIIe siècle, auquel j'aurais été heureux d'accompagner Casanova. Cette falsification du carnaval est d'autant plus prouvable que Casanova n'est pas le débauché mécanique que Fellini nous a présenté avec une jalousie particulière. En fait, Casanova est un très grand écrivain, qui a écrit ses Mémoires sur des milliers de pages en français. Il serait grand temps de le reconnaître. Il devrait être admis dans les bibliothèques aux côtés des plus grands écrivains français du XVIIIe siècle, comme Voltaire, Diderot, Laclos, Rousseau ou Sade.

– Vous dénoncez l'attitude qui consiste à prendre Venise comme spectacle, mais vous avouez ne jamais entrer dans les églises, sauf en Italie. Ne participez-vous pas ainsi au voyeurisme touristique?

– Il n'y a que dans les églises de là-bas que je peux approfondir ma relation à la religion. Je ne me lasse pas d'observer la façon dont le catholicisme a opéré une sorte de percée dans la beauté. Pour moi, la religion n'a rien de prude, de renfermé, c'est au contraire la Résurrection qui s'exprime, par le baroque notamment. Venise est une ville résurrectionnelle. Vous le constatez dès que vous entrez dans la ville en bateau, avec l'église du Rédempteur, dont la statue du Christ vous salue comme si étiez passé dans l'au-delà. La Fenice, ce théâtre trois fois incendié, trois fois reconstruit, en est aussi un signe. Si vous n'êtes pas sensible au salut de la Résurrection, votre religion devient une morbidité ou une apologie de la souffrance. Je crois que Venise, par son appel sensuel, gêne les puritains. C'est peut-être pourquoi Sartre ou Thomas Mann ont des mots si durs. Venise est et reste au cœur du débat entre le catholicisme et le protestantisme.

– Bon. Mais quel avenir voyez-vous pour Venise, vouée, comme vous l'écrivez à la boutiquerie et au carnaval mondial, colonisée par un Businessland à gondoles?

– Le plus extraordinaire, c'est que les falsifications de la mise en marchandise de Venise, toutes ces malédictions glissent sur elle sans la détruire. C'est une ville étrange. Il faut se préoccuper des maux qui la rongent. Mais on a tendance à ne voir qu'eux. La force créatrice de la civilisation vénitienne, par exemple, pourrait nous servir d'exemple. On prétend s'occuper de l'Europe, mais on ne parle jamais de culture. En France, nous avons une idée très réductrice de la culture. Venise est la ville qui peut nous apprendre à avoir une vision globale et offensive de la culture européenne. A condition, justement, que l'on sache l'écouter.

Philippe Sollers «Dictionnaire amoureux de Venise», Plon, 482 p. Lire aussi la critique parue dans le «Samedi Culturel» du 4 décembre 2004.