A la Burggasse 46, dans le quartier des petits magasins branchés, la vitrine de l'échoppe expose quelques T-shirts, des sacs et des petites sculptures. Et dans un coin, un carton: «Il n'y a pas d'heures d'ouverture fixes. En cas d'intérêt, téléphoner.» Bienvenue à Vienne, capitale impériale qui sait prendre son temps. Les cafés sont légendaires, et l'on comprend vite pourquoi. Même aux heures de fortes affluences, il est tout à fait possible de s'installer pour des heures devant un simple Cafe Melange sans risquer les regards noirs du personnel, et de se plonger dans la lecture d'une presse abondante et variée qui comporte même dans les quartiers plus décentrés toujours au moins la NZZ et souvent la Süddeutsche Zeitung.

Il est toujours bon de savoir que les arrières sont assurés avant de se lancer à la découverte de la ville. Car la passion du café est partout. Pas seulement de la boisson, héritée des Turcs en 1638 qui avaient dû lever précipitamment le siège de la ville. Mais la passion de l'acte social. On trouve ainsi des petites tables accueillantes jusque dans les recoins des plus petites boutiques. Dans la librairie de quartier Lhotzkys Literaturbuffet, le maître des lieux dépose tous les ouvrages qu'il a sur Vienne sur une des tables rondes, ainsi qu'un verre d'eau et un café qu'il refusera farouchement d'encaisser. A la table voisine, une vieille dame feuillette une pile d'ouvrages et prend des notes comme si elle était à la bibliothèque.

A la boutique d'articles pour chiens Bunter Hund (expression qui en allemand signale quelqu'un d'exotique), les tables ne manquent pas non plus, à côté des bottes de pluie Reiter, les Rolls des caoutchoucs, et des créations maison de colliers et laisses avec petites roses, têtes de mort ou carreaux Vichy. Les chiens sont très populaires à Vienne. Même le lancinant problème des crottes en milieu urbain est enrobé de douceur grâce aux terminaisons si typiquement autrichiennes. «Nimm ein Sackerl für mein Gackerl» exhortent, souvent en vain, les distributeurs de sachets.

Si la pause-café fait partie du service de base des petits magasins, les grandes institutions se doivent d'offrir encore plus. Les musées ne se contentent pas d'une cafétéria installée dans un coin sombre, les plaisirs de la table font partie du concept de base. Après des décennies consacrées à la gastronomie haut de gamme, Helmut Österreicher (cela ne s'invente pas) a ouvert une brasserie dans le Musée des arts appliqués qui présente notamment des joyaux de L'Art nouveau signés Klimt. Dans une ambiance design mais pas trop, touristes et indigènes se pressent chez «Osterreicher im MAK», sous l'immense lustre construit à partir de bouteilles de vin par la manufacture de verre viennoise Lobmeyr. On y déguste des mets autrichiens typiques en version allégée, l'escalope panée, ou le Tafelspitz, bœuf bouilli servi avec des pommes râpées au raifort et un ragoût d'asperges. Le Vestibül s'est installé dans l'ancienne entrée du Burgtheater et propose une cuisine soignée adaptée au public d'un des plus célèbres théâtres de langue allemande. Hansen, au sous-sol de la Bourse, est célèbre pour ses petits déjeuners, mais pas le dimanche. Dans un pays si catholique où chacun se salue avec la formule universelle Grüss Gott, le dimanche appartient à la famille.

L'Autriche est trop petite pour des grandes choses, peut-on voir défiler sur un écran électronique de la Kunsthalle, provocation qui a pour cible l'organisation de l'Euro 2008. L'Autriche peut-être, mais pas Vienne, capitale à la vie culturelle foisonnante.

Ouvert en 2001 après des années de planification et beaucoup de dissonances, le Museumsquartier, qui abrite plus de 40 institutions, a su gagner le cœur de la population viennoise et des hôtes de passage. Présenté comme un biotope urbain des arts, il invite à la flânerie dans son immense cour intérieure qui se déploie derrière la façade baroque de 316 mètres de long des anciennes écuries impériales.

Dès que la température le permet, familles et férus d'art se déploient sur d'énormes éléments dont la forme rappelle le hamac ou l'ottomane. Ces 114 sofas de plein air, appelés Enzi(s) du nom de la responsable du marketing du Quartier des musées, sont repeints chaque année, une consultation populaire sur Internet déterminant la couleur. Cette année, le tendre violet l'a emporté sur un vert cru.

Posé comme un bloc erratique dans la cour, le tabernacle de basalte noir qui abrite le Mumok, Musée d'art moderne, propose une rétrospective consacrée à l'Actionnisme viennois, l'art de la performance développé dans les années 1960. Les gros plans photographiques d'Hermann Nitsch sur un torse, le pénis entouré d'abats posé sur une table dans une nature morte grotesque, rappellent que dans la ville natale de Freud, le morbide n'est jamais loin. Les autoportraits nus d'Egon Schiele dans le Musée Léopold à l'autre bout de la place, renvoient le même malaise.

Lorsque la culture pèse sur l'estomac, c'est l'heure de s'évader dans les faubourgs extérieurs. Vienne est très fière d'abriter 700 hectares de vigne sur son territoire. Les trams, qui même les jours fériés circulent à une cadence remarquable, font défiler les grands ensembles de logements municipaux qui caractérisent la Vienne rouge depuis le début du XXe siècle. Ottakring n'est pas seulement le nom de l'artère qui mène dans le quartier traditionnel des jardins à vin installés autour de la presse. C'est aussi celui d'une des nombreuses bières locales brassée depuis 1837. Chez Grünspan, à l'Ottakringerstr. 266, on y sert aussi bien des «radler» (bière limonade) et des «zwickl» (mélange de bières brune et blonde) qu'un petit blanc d'Ottakring par «achterl», des verres de 1/8 de litre. Alors que dans les places de jeux grillagées toutes proches, l'allemand est peu parlé par les jeunes joueurs de foot, toutes les couches sociales et nationalités se retrouvent sous les marronniers, et consomment en famille pendant tout l'après-midi des portions copieuses de Wiener Schnitzel.