Le Rhin coule, généreux et large, entre le Petit et le Grand Bâle, à la hauteur du quartier de St. Alban. Pour le visiteur, le fleuve évoque peut-être le grand brassage d'activité portuaire de la ville ou un souvenir personnel. Mais personne ne l'avait encore présenté sous ce jour-là: des nuages sépia qui grossissent et éclatent, des clapotis qui s'écrasent contre les berges, une musique planante et un poème du XIXe siècle murmuré, la belle histoire d'une sirène qui séduit un pêcheur. C'est le Rhin d'un autre qu'on lui présente. Le Rhin rêvé par l'artiste multimédia Jan Torpus. Une interprétation injectée dans vos yeux et vos oreilles par l'attirail qui vous harnache, vous, le cosmonaute des bords du fleuve, cobaye consentant d'une expérience de visite virtuelle inédite.

Cela s'appelle «LifeClipper». Grâce à cet équipement informatique, il est possible de se balader à sa guise dans un quartier de Bâle tout en recevant, par le son et l'image, des informations historiques, poétiques et presque subliminales sur les endroits que l'on interroge du regard. Le «LifeClipper» est entièrement interactif: il suffit de regarder une maison, une église, un monument pour que le programme se mette en marche. Le son est à la fois doux et rythmé, les images déformées à la manière d'une vidéo de Pipilotti Rist se superposent aux images réelles du parcours. Le visiteur de Bâle plane dans un paradis artificiel, sans avoir rien avalé qu'un mauvais sandwich acheté dans l'Intercity.

Jan Torpus est un spécialiste de la troisième dimension et de l'art vidéo interactif. A la galerie Plug.in, quartier général de l'expérience, il prépare l'équipement. Le sac à dos d'abord: une coque antichoc et imperméable aux intempéries. Il contient un ordinateur portable, une borne GPS, une boussole, de grosses piles et une pelote de fils électriques. Les lunettes ensuite, genre masque de skieur, avec une caméra vissée entre les yeux et un micro coincé sur l'oreille, pointé en avant comme un crayon de menuisier. A côté des lunettes, un casque audio, parmi les moins discrets du marché, et, étrange, deux semelles bourrées de capteurs à s'enfiler dans les chaussures. Enfin, deux genouillères qui font craindre le pire: la marche peut-être dangereuse, surtout quand le sol est glissant, avertit l'artiste.

Trop tard pour reculer, on se harnache pour la balade. Le sac pèse cinq kilos. Les lunettes ne laissent rien transparaître. Elles font office d'écran où seront diffusées les images filmées par la caméra. Les images réelles vont se superposer aux images rêvées, programmées dans l'ordinateur et réinjectées dans l'écran des lunettes. Il en ira de même pour le son, capté à l'extérieur et mêlé aux effets sonores. Là, ce sera l'affaire de Nikolas Neecke, le designer audio qui travaille avec Jan Torpus.

Départ. Les premiers pas sur les bords du Rhin sont hésitants: aucun effet visuel pourtant, mais la profondeur de champ est absente et les œillères limitent la vision. Il faut s'y faire. Heureusement, attifé comme pour une guerre des étoiles, on ne distingue que vaguement le regard interloqué des passants que l'on croise. Les artistes accompagnent leur créature et lui servent parfois de chien d'aveugle quand il faut traverser une route. Première étape, le Rhin. Le programme se met en marche et le trip commence. Vous regardez l'usine Warteck et, hop, vous entendez les rires gras des buveurs et voyez les sous-bocks et les affiches rigolotes de la marque de bière. Un coup d'œil à la cathédrale, sur la gauche, et ce sont les orgues qui vous envahissent, avec un ensemble de gravures et de détails architecturaux qui vous plongent dans l'histoire. En posant son regard sur le Musée Tinguely, au loin, on entend le Manifeste «Pour le statique», que l'artiste avait largué d'un avion en plusieurs exemplaires sur la ville de Düsseldorf en 1959. On décolle, à peine surpris d'entendre, en scrutant les cheminées des usines pharmaceutiques, Albert Hofmann évoquer ses expériences avec le LSD.

Puisqu'il faut marcher, marchons. Le quartier du vallon de St. Alban que l'on explore est un des plus vieux de la capitale. Heureusement, il n'est pas trop vaste. On frôle un fragment du mur d'enceinte érigé au XIe siècle, et voilà que des gardes en costume d'époque filent devant nous pour leur ronde. Des sabots de cheval semblent nous poursuivre. On s'arrête, ils s'arrêtent. On comprend alors l'utilité des semelles qui captent le rythme de notre marche.

Au XVe siècle, grâce à l'invention de l'imprimerie, plusieurs moulins à papier ont été mis en service le long du canal de St. Alban. L'un d'eux, le Moulin d'Anton Gallizian, est devenu le Musée suisse du papier. Pas besoin d'y pénétrer, il suffit de regarder la belle roue à aube qui brassait l'eau du canal pour voir et entendre les marteaux-pilons qu'elle actionnait à l'intérieur. Magique. Mais tout n'est pas si didactique. Placez-vous dans le petit parc qui longe le mur d'enceinte, et c'est une symphonie de sons techno et de couleurs psychédéliques qui vous enivre. Sur une façade à colombages, une boule jaune pulse comme les battements du cœur – Torpus aurait glissé un patch sur votre poitrine? Le visage des passants est déformé par la boule qui ne quitte plus l'écran. Envie de rire.

L'ambiance tourne, au coin de la ruelle. Après avoir croisé l'architecte Melchior Berri, enterré il y a plus de cent cinquante ans dans le vieux cimetière que l'on traverse, une grille permet (en vrai) d'apercevoir le plus ancien cloître roman de Suisse, celui du Monastère de St. Alban fondé à la fin du XIe siècle et dépendant de l'ordre de Cluny. L'image devient bleue, le son angoissant, des moines surgissent d'on ne sait où. Le Nom de la Rose, en bleu. En haut d'un escalier un peu trop raide, Torpus déclare que la balade est finie. Il déleste le cybertouriste de ses cinq kilos de rêve. Retour dans un monde étrange où les coins des maisons sont à angle droit et la rue animée par le passage des voitures.