ÉMOTIONS

Pourquoi aime-t-on se faire peur?

D’où vient notre étrange attrait pour l’effroi? Réponses jeudi soir à la «Night de l’Epouvante» – et ici en avant-première

«Une émotion délicieuse». C’est ainsi que la peur nous apparaît lorsqu’on l’éprouve au détour d’un conte de fée, d’une histoire de fantômes chuchotée dans le noir ou d’un film d’épouvante qu’on regarde en s’enfonçant dans les coussins du canapé. Mais pourquoi, au juste, ressentons-nous de l’attirance pour cette émotion? Pourquoi a-t-on le désir d’éprouver de la peur? Et pourquoi ce désir est-il «au cœur de nos émotions», comme le suggère Philippe Stephan, pédopsychiatre au CHUV et conférencier lors de la Night de l’Epouvante, grand événement scientifico-ludique au programme ce jeudi soir à Lausanne au Musée de la Main? Voyons un peu.

Le Temps: D’où vient donc notre attrait pour l’effroi?

Philippe Stephan: Le désir de se faire peur, c’est d’abord la recherche de quelque chose qui vient confirmer votre existence. C’est une émotion intense, qui vous traverse et qui vous fait ressentir fortement le fait d’exister, précisément au moment où vous imaginez un danger qui vous menace. Face à la peur de la mort qu’on éprouve en tant qu’adulte, ou face à la peur de la séparation qu’on ressent en tant qu’enfant, le désir d’avoir peur instaure un jeu qui est paradoxalement essentiel pour intégrer un sentiment de sécurité.

Tout cela se construit dans le partage, dans la relation. Ce qui se tisse entre l’adulte et l’enfant au moment où on raconte que le Petit Chaperon rouge est sur le point de se faire croquer, c’est la capacité de se faire mutuellement confiance. Si l’on se place du point de vue de l’enfant, on se dit: si l’adulte, celui qu’on aime et qui est là pour nous rassurer, nous plonge dans le récit de ces horreurs, c’est qu’il nous fait confiance. On constate d’ailleurs que, lorsque la relation avec l’adulte est compliquée, ou lorsque il n’y a pas de relation, eh bien, l’enfant ne parvient pas à mettre en place ce jeu. Il n’aime pas se faire peur, il a juste peur. C’est différent.

L’adulte, de son côté, est également rassuré par ce jeu, car il s’identifie à l’enfant en refaisant ce que ses propres parents ont fait avec lui. C’est une transmission qui inscrit l’enfant dans la filiation humaine.

– Il y a également un autre aspect, dites-vous…

– L’autre versant, tout aussi important, concerne certaines formes de désir qui sont un peu bizarroïdes, inavouables ou dangereuses, plus ou moins conscientes, qui peuvent nous faire peur intérieurement. On peut alors les projeter, comme sur un écran. On voit cela à l’œuvre dans l’univers des films d’horreur, où l’on aime aller se faire peur parce que ces films représentent, justement, une partie de nos désirs qui nous effraient.

Je parle là de quelque chose qui peut traverser l’esprit de tout le monde. Vous êtes en voiture, par exemple, et tout à coup vous vous dites: tiens, si je tournais un peu plus le volant, hop, j’arriverais dans le mur et on serait tous morts… Le fait de jouer à se faire peur permet d’accepter qu’on ait ce monde intérieur un peu particulier, où l’on peut se retrouver avec des pensées de ce genre. Si on projette cela à l’extérieur, il y a un jeu possible. Si on tente de le camoufler, d’éviter de le voir, de mettre un couvercle dessus, ça ne marche jamais.

– Pour l’enfant, donc, jouer à se faire peur permet à la fois de se sentir en confiance et de gérer les peurs déclenchées par ses propres désirs…

– Cela a un effet structurant. Cela permet la souplesse psychique. Cela rend possible d’accepter l’autre, et aussi d’accepter les idées contradictoires qu’on a dans sa propre tête. Ce développement arrive à son apogée chez le préadolescent, entre 10 et 13 ans. Là, tout à coup, il y a une pulsionnalité de vie qui se ravive, avec un débordement dans la tête et des idées qui vous déboussolent. Une des façons d’élaborer, de mettre à distance et de maîtriser ces idées consiste à projeter tout ça à l’extérieur, en jouant avec des images macabres. Les préadolescents adorent les films d’horreur, parce que cela préfigure d’une certaine manière la violence des modifications du corps qu’ils traverseront à l’adolescence.

Ensuite, quand on entre pleinement dans l’adolescence, ce jeu-là ne marche plus tout à fait, parce que la pensée de la mort apparaît tout à coup comme une potentialité réelle. L’angoisse qui résulte de cette prise de conscience tend à se résoudre dans des conduites à risque, ce qu’on appelle des «ordalies». On retrouve cette même inclination, sous une forme généralement un peu plus tranquille, quand on est adulte.

– Si l’on se place sur un plan plus large, pourquoi l’évolution nous a-t-elle dotés du désir d’avoir peur? Est-ce simplement pour nous rendre agréable une émotion qui est utile à notre survie?

– Il y a également un autre aspect. L’évolution a fait de l’humain un être très relationnel. On peut avoir des élans d’amour vers l’autre, mais aussi des élans de haine, et on peut avoir des élans très agressifs vis-à-vis des personnes qu’on aime. Or, en tant qu’humains, nous dépendons de la relation à l’autre, nous sommes dans la nécessité absolue d’avoir des liens. Jouer à se faire peur est l’une des choses qui permettent à la fois de ne pas passer à l’acte en attaquant l’autre, et de dompter la peur générée par nos désirs agressifs. C’est important, car si je ne parviens pas à supporter cette peur-là, je bascule dans un sentiment de toute-puissance et je commence à considérer que tout est à moi…

– Dans le monde adulte tel qu’il se donne à voir actuellement sur la scène géopolitique, avez-vous l’impression de voir à l’œuvre, entre autres choses, le désir de se faire peur?

– Je ne crois pas. Le désir de se faire peur construit un espace psychique qui est assez souple. Il me semble qu’on est plutôt dans le mouvement inverse: on se rigidifie de plus en plus. On est davantage dans l'«avoir peur» que dans le «se faire peur».


«Le désir de se faire peur au cœur de nos émotions», conférence du Dr Philippe Stephan, jeudi 24 novembre à 20h dans le cadre de la Night de l’Epouvante au Musée de la Main (rue du Bugnon 21, 1005 Lausanne)

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