Samedi Culturel: N’a-t-on pas toujours vu dans le ciel le miroir des âmes?

Alain Corbin: Il me semble que non. Mais cela peut se discuter. A ma connaissance, les toutes premières occurrences de ce que nous appelons le moi météorologique datent du XVIIe siècle. La fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe ont vu s’intensifier la sensibilité de l’individu aux phénomènes climatiques. Cela ne veut pas dire qu’avant on ne regardait pas le ciel. Au contraire, on le scrutait beaucoup, notamment parce que de lui dépendaient les récoltes. Mais le ciel était le territoire de Dieu et du diable. On voyait dans tel nuage un signe diabolique, Dieu avait le pouvoir de faire pleuvoir ou non, etc. Le temps qu’il fait avait une dimension globale, sans rapport avec le ressenti de l’individu.

Quel est le contexte qui voit naître ce moi météorologique?

C’est le romantisme, évidemment. C’est l’avènement de l’âme sensible dès le milieu du XVIIIe. Mais il y a le contexte politique, qui est celui de la Révolution. On s’est beaucoup servi des phénomènes météorologiques par analogie, pour parler des tourments politiques de cette époque. On note par exemple que la Grande Peur de 1789, cette grande émotion collective qui parcourt la France et bouleverse les campagnes, était dans tous les esprits très proche de la grande tempête de grêle qui ravagea les cultures en 1788. La Révolution est une période de grande attention portée à la nature et à ses phénomènes. Prenez le calendrier révolutionnaire: brumaire, thermidor, nivôse, pluviôse, ventôse… Il s’agissait alors de débarrasser le ciel du divin, de le déchristianiser en somme.

Le temps qu’il fait a-t-il été instrumentalisé par le pouvoir à des fins de communication politique?

Louis-Philippe a réellement inventé quelque chose le jour où il a refusé, en public, d’endosser son manteau alors qu’il pleuvait. Celui qui voulait être «le roi des Français», le «roi-citoyen», était très soucieux de rechercher toujours la symbolique égalitaire. Un jour qu’il quittait la cour de la préfecture, à Metz, la pluie commence à tomber. Il demande son manteau, mais on ne le trouve pas tout de suite. Lorsqu’on le lui amène, il est en train de passer en revue la garde nationale, la pluie avait redoublé. Il fit un geste pour renvoyer le manteau. Les soldats n’en portaient pas, il n’en voulait pas non plus. En se mouillant avec le peuple, le roi manifestait l’égalité de tous devant les lois de la nature. Symboliquement, c’était très fort. Il faut s’imaginer qu’à l’époque le peuple vivait effectivement mouillé. Les habits étaient gros, durablement imprégnés par la pluie.

Le fait d’être mouillés ensemble scelle une communauté, dans la souffrance partagée…

A ce titre, les guerres sont très représentatives. La campagne de Russie, en 1812, représente un tournant dans le ressenti du grand froid. Et la guerre de 14-18 est un moment où les souffrances causées par la pluie et par la boue en particulier sont absolument terribles. La neige, le brouillard, la pluie prennent une importance centrale dans les combats. Ces supplices météorologiques sont restés inscrits dans la mémoire collective pendant plusieurs générations. Depuis la Grande Guerre, personne en Europe n’a été exposé de cette manière aux rigueurs du climat.

Aujourd’hui, nous sommes infiniment moins exposés aux météores, et pourtant, nous sommes obsédés par le temps qu’il fait. Comment expliquer ce paradoxe?

Cette obsession est fortement encouragée par les médias. Le temps qu’il fait est devenu un sujet récurrent, central, il existe des chaînes dédiées à la météo… Le livre évoque les météomanes, des gens qui ne peuvent s’empêcher de consulter les prévisions moins de douze fois par jour. Rendez-vous compte, ils vivent essentiellement pour cela! Le paradoxe, en effet, c’est que nous n’avons jamais été si bien protégés contre les intempéries. Peut-être est-ce la crainte de ce que nous ignorons, ce à quoi nous n’avons jamais été confrontés, ce contre quoi nous ne sommes pas aguerris, qui nous rend si ­anxieux.

Le livre évoque aussi les formes pathologiques de notre rapport à la météo. La météosensibilité est inscrite dans le DSM, répertoire des maladies mentales, on prescrit des luminothérapies…

Je ne suis pas un spécialiste de la situation actuelle. Mais je peux dire que cette sensibilité individuelle s’inscrit dans la continuité directe de ce moi météorologique né à la fin du XVIIIe. Nous sommes dans une sorte d’hypertrophie de cette figure romantique, dont l’humeur se trouve si violemment affectée par temps qu’il fait. D’une certaine manière, cela rejoint aussi le souci permanent du corps que nous avons aujourd’hui. Mon confrère Georges Vigarello parle du corps que l’on conçoit désormais comme une «centrale de sensation». Dès lors, ce qui lui arrive sur le plan du climatique devient tout à fait primordial.