Il avait les pieds plats, il était nul en français, et il trompait ses femmes. C'est une façon irrespectueuse d'aborder Albert Einstein? Le découvreur de «E = mc2» se moquait bien du respect. Il a transformé notre vision de l'univers mais, comme disait Sartre, c'était aussi «un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui». Il le pensait vraiment, et il suffit de voir comment il répondait aux enfants qui s'adressaient à lui. En 1946, la petite Tyfanny lui avait écrit une lettre, estomaquée d'apprendre que le savant à la crinière blanche était encore en vie: elle le croyait mort depuis deux bons siècles… «Je dois m'excuser auprès de vous d'être encore parmi les vivants, lui avait répondu Einstein. Cela sera cependant corrigé…»

Ces fragments d'existence, on peut les découvrir, et comprendre mieux du même coup la relativité du temps et de l'espace en déambulant au quatrième étage du Musée américain d'histoire naturelle, à côté de Central Park. Une exposition étonnante et impressionnante vient de s'y ouvrir. Elle va courir le monde pour finir son périple à Jérusalem, en 2005, juste cent ans après l'«annus mirabilis», l'année miracle au cours de laquelle Albert Einstein a fait, à Berne, l'essentiel de ses découvertes.

Le jeune homme – il avait 26 ans – était alors fonctionnaire au Bureau des brevets. Quatre années auparavant, il s'était fait Suisse, probablement par détestation du militarisme de son Allemagne natale. Son fils, Hans Albert, avait 1 an. En 1902, il avait déjà fait un enfant à Mileva Maric, qui allait être sa femme malheureuse jusqu'en 1919: une fille nommée Lieserl, qui a disparu, probablement donnée en adoption. On sent, dans cet esprit mathématique, un peu d'anarchie… Albert Einstein aimait les femmes (deux épouses et un paquet de maîtresses, jusqu'à Margarita Konenkova, New-Yorkaise et peut-être bien espionne soviétique), mais il dut être un compagnon épouvantable. Avant la séparation, Mileva avait tenté un ultime raccommodage. Pourquoi pas, avait dit Albert, mais il avait posé ses conditions: trois repas servis ponctuellement chaque jour dans sa chambre, pas de reproches, et pas d'intimité. Un peu plus tard, en 1918, dans l'arrangement de divorce, il s'en tirait en promettant à Mileva l'argent du Prix Nobel de physique, trois ans avant de l'obtenir. Pas d'orgueil, mais de l'assurance…

Einstein était au Bureau des brevets parce que la carrière académique, après ses études au Poly de Zurich (la future EPFZ), ne lui avait pas souri. Question de caractère plus que de compétence. La médiocrité scolaire du génie est une légende. Les résultats du jeune Albert, quand il sortit en 1896 du collège cantonal d'Argovie, étaient excellents: des 6 (la meilleure note) dans toutes les branches scientifiques, et un 3 en français, est-ce pendable? Et ensuite, après «E = mc2», après la théorie générale de la relativité, après le casse-tête de la mécanique quantique, toutes les universités ont voulu Einstein. Il a choisi Princeton, New Jersey, en 1933, et il y est resté jusqu'à sa mort en 1955. Vingt-deux années de fertilité intellectuelle, et aussi vingt-deux années de soupçon autour de ce Germano-Suisse qui s'était fait Américain en 1940.

En 1932, quand il était question qu'Albert Einstein s'installe aux Etats-Unis, la Woman Patriot Corporation avait adressé au Département d'Etat une lettre de 16 pages pour dénoncer ce subversif «pire que Staline». Le savant, en fait, n'a jamais été un militant, mais il affichait ses opinions qui n'étaient pas, comme on l'a dit parfois, les naïvetés d'un esprit distrait. Il était socialiste et pacifiste. En 1914, à Berlin, il avait signé un manifeste contre la guerre et pour l'union de l'Europe, ce qui n'était pas mal vu.

A Washington, la lettre des femmes patriotes a eu un effet immédiat. Le FBI d'Edgar Hoover n'a pas cessé un instant d'espionner la vie d'Albert Einstein à Princeton et ailleurs. Le dossier des fiches comporte 1427 pages, désormais accessibles sur Internet, mais caviardées comme par toute police fédérale qui se respecte. Ce soupçon obsédant a eu une conséquence claire sur les relations du physicien de la relativité avec l'arme atomique. En 1940, il avait écrit une lettre alarmée à Franklin Roosevelt: les nazis savaient ce qu'on pouvait faire, militairement, de la fission nucléaire. Le président a compris le message: le «Manhattan Project», qui a abouti à Hiroshima, est sans doute né de là. Qu'aurait fait Albert Einstein si on lui avait proposé de s'y associer? Il aurait sans doute accepté. En 1943, quand la Navy lui a demandé de travailler sur des explosifs puissants, il n'a pas hésité. Mais le nucléaire, pas question: le FBI, tout occupé à remplir ses fiches, avait refusé son feu vert. Pourtant, le lendemain du massacre d'Hiroshima et de Nagasaki, Einstein s'est senti coupable. A la veille de sa mort, il signait l'appel de Bertrand Russel pour une renonciation totale à l'arme effrayante.