Scientifiques et cobayes (1/6) 

Albert Hofmann, 
un premier 
«trip» 
au LSD

Certains chercheurs ont donné 
de leur personne pour la science, 
en faisant de leur propre corps 
un terrain d’expérimentation: 
découvrez-les chaque mardi 
dans «Le Temps». Après avoir 
inventé le LSD, le chimiste bâlois 
Albert Hofmann en a pris 
et il est parti faire du vélo

«J’avais du mal à parler de manière intelligible. J’ai demandé à ma laborantine de m’escorter jusque chez moi. Sur le chemin, mon état a commencé à prendre des proportions inquiétantes. Tout ce qui entrait dans mon champ de vision tremblait et était déformé comme dans un miroir incurvé. J’avais l’impression de ne pas avancer. Pourtant, la laborantine m’a raconté plus tard que nous avions voyagé très rapidement.»

Dans son autobiographie parue en 1980*, Albert Hofmann raconte sa première prise volontaire de LSD, le 19 avril 1943. Ce jour-là, le chimiste bâlois ingère cette substance, qu’il a synthétisée dans son laboratoire chez Sandoz, mais dont il ignore les effets. Il enfourche ensuite un vélo pour regagner son domicile. Il vient d’embarquer pour le premier «trip» de l’histoire du LSD, ouvrant la voie à de nombreuses autres expérimentations psychédéliques et scientifiques.

A partir de l’ergot du seigle

C’est à partir d’un champignon parasite des cultures, l’ergot du seigle, qu’Albert Hofmann isole le diéthylamide de l’acide lysergique, ou LSD, en 1938. Il ne perçoit pas tout de suite le potentiel de cette substance, qu’il écarte quelque temps, avant d’y revenir en avril 1943. Il en absorbe d’abord une petite quantité par inadvertance, apparemment en se frottant les yeux. Les sensations étranges qui s’emparent de lui le poussent alors à renouveler l’expérience.

Sans connaître la puissance des effets hallucinogènes du LSD, Albert Hofmann en prend ce qu’il pense être une petite quantité, soit 0,25 milligramme. Il s’agit en fait d’une dose massive! Arrivé chez lui après son trajet à vélo, il bascule dans un univers parallèle, voyant dans la gentille voisine qui lui rend visite «une sorcière malveillante au masque coloré» et luttant en vain contre les perceptions altérées qui s’imposent à lui. «Toutes mes tentatives pour mettre fin à la désintégration du monde extérieur et à la dissolution de mon ego semblaient peine perdue», relate-t-il encore dans son autobiographie. Finalement, les effets s’estompent et, le lendemain, le chimiste a retrouvé un état quasi normal.

Contre-culture 
et «beat generation»

Quelques années plus tard, un brevet sur le LSD est déposé par Sandoz, qui commercialise la molécule. Si ses effets thérapeutiques font l’objet d’études scientifiques, c’est dans la contre-culture américaine qu’elle rencontre le plus d’écho, d’abord auprès de la beat generation, puis des hippies. Le psychologue et activiste Timothy Leary en encourage la consommation, estimant que le LSD peut aider tout un chacun à atteindre un plus haut degré de conscience. Mais la substance acquiert une mauvaise réputation liée aux bad trips qu’elle peut occasionner, et elle est peu à peu déclarée illégale dans le monde occidental, à partir de la fin des années 1960.

Albert Hofmann déplorait l’usage hors de tout cadre de «sa» drogue, qu’il estimait risqué. Mais il est resté toute sa vie convaincu de l’intérêt du LSD comme outil pour explorer l’âme humaine, et pourquoi pas? pour en soulager les bleus. Une piste qui est toujours poursuivie aujourd’hui par un petit nombre de scientifiques, comme le psychiatre de Soleure Peter Gasser. En 2007, ce dernier a étudié le bénéfice de la prise de LSD par des personnes souffrant d’anxiété en raison d’une maladie fatale. Sa première intention, avant d’évaluer les bienfaits de cette approche thérapeutique, était de montrer qu’elle pouvait être menée en sécurité dans le cadre du cabinet médical.

Quant à l’inventeur du LSD, il ne semble pas avoir souffert de son expérience psychédélique. Albert Hofmann s’est en effet éteint à l’âge de 102 ans en 2008. Deux années auparavant, alors qu’il célébrait ses 100 ans à Bâle dans le cadre d’un congrès sur le LSD, il a raconté en avoir pris la dernière fois à l’âge de… 97 ans!

* LSD - Mon enfant terrible, L'esprit frappeur, 2003. 

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