Et si nous étions injustes pour Albert Schweitzer? Du célèbre Alsacien, le public, même cultivé, a volontiers l'image figée du bon docteur de Lambaréné, gentiment paternaliste et associé à l'ère coloniale, de l'organiste de la brousse, du biographe – dépassé – de Bach, du protestant libéral, du Prix Nobel de la paix… Dans le petit livre dense et si clair que vient de lui consacrer Laurent Gagnebin apparaît un autre personnage, d'autant plus mal connu qu'une large partie de son œuvre (philosophique surtout) n'est toujours pas traduite en français. Et dont l'originalité, l'ambition, la cohérence de la pensée – chez le philosophe, chez le musicien, chez le moraliste, chez le théologien – donnent à cet homme une dimension inédite.

Pensée ardue parfois, et n'échappant pas à certaines tensions internes, mais dont Gagnebin note qu'elle naît d'un ardent sentiment de nécessité, d'une succession de révélations impérieuses. Autant de chemins de Damas qui fondent l'ensemble de sa réflexion. Abreuvés que nous sommes de théologie de la grâce, le postulat de l'action conduisant à la foi, chez Schweitzer, est fait pour surprendre, sinon pour heurter. Car sans le dire, Schweitzer croit au rôle essentiel des œuvres, associé ici à une idée persistante, sacrificielle, du renoncement, dont Lambaréné serait l'emblème. De même, il s'attache à une curieuse théologie centrée sur le Royaume: tout dans la vie de Jésus, note-t-il, comme dans la nôtre, doit être compris à la lumière du Royaume à venir. A ses yeux, Jésus s'est trompé et le Royaume de Dieu n'a toujours pas fait irruption dans l'histoire. On comprend que Schweitzer se soit brouillé là avec la théologie orthodoxe, prônant la primauté de la grâce. Comme il s'est mis à dos les libéraux, quand il donne aux paroles de Jésus une valeur centrale.

Comme toute pensée d'envergure, qui est à la fois hors de son temps et celle de son temps, celle de Schweitzer étonne par des éclairs de modernité. Elle va d'une attention pour la mécanique des vieilles orgues, inséparable selon lui de la lecture scrupuleuse des œuvres musicales elles-mêmes, à un discours, virulent et inattendu, contre le colonialisme. Schweitzer a horreur de l'activisme, si familier aux protestants, et insiste sur le silence et la méditation. Observateur de la société, il n'a pas de mots assez durs pour l'aliénation de l'homme moderne, surmené, et privé de son indépendance personnelle par la tyrannie du collectif et des forces de l'économie. Méditant pendant des années sur notre rapport à la nature, il fera du «respect de la vie» (l'intraduisible «Ehrfurcht vor dem Leben») – une idée-force, d'où est sans doute issue sa condamnation sans appel de l'arme atomique. Mais aussi l'idée d'un amour du prochain s'étendant au monde animal et végétal. On ne résume pas un si convaincant condensé. Où Laurent Gagnebin, sans jouer les biographes, passe d'un thème à l'autre de la pensée du grand Alsacien, qui se déroule comme le cycle d'une vie aboutie. «Une vie prise en main», aurait dit Schweitzer.

Albert Schweitzer, Gagnebin, Desclées de Brouwer, 151 p.