Portrait

Alberto Cairo, «kiné» depuis 30 ans à Kaboul: «Je me suis imposé d’être optimiste» 

L’Italien, à la tête du centre de rééducation de la Croix-Rouge à Kaboul, raconte trente ans passés au service des estropiés de guerre

La lettre, signée du président afghan, Ashraf Ghani, est arrivée fin juillet. Elle disait: «Nous voudrions vous remercier de toutes ces années que vous avez passées ici. Accepteriez-vous un passeport afghan?» Alberto Cairo, physiothérapeute italien de 67 ans, ne s’y attendait pas. «J’ai ouvert la bouche comme un poisson», dit-il dans son bureau du centre de rééducation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), à Kaboul.

Il a accepté sans hésiter. Trois jours plus tard, il s’est rendu au Ministère de l’intérieur pour récupérer son passeport. La procédure, informatisée depuis peu, n’est pas adaptée aux étrangers. «Il y a une rubrique «ethnie», avec des cases «pachtoune», «tadjik», «hazara», etc. Aucune ne me correspondait. L’employé voulait que je dise que je suis né à Kaboul, c’était plus simple à remplir. Mais on a pu s’arranger.»

Alberto Cairo, avocat de formation, est né à Ceva et a grandi à Turin. Lorsqu’il est arrivé pour la première fois à Kaboul en 1990, l’Armée rouge venait de se retirer. Trente ans plus tard, il y est toujours. Il n’est pas parti durant la guerre civile, ni durant le règne des talibans, ni lors de l’intervention occidentale après les attentats du 11 septembre 2001.

Les hommes ne devaient absolument pas travailler avec des femmes. Mais quand un taliban venait avec une femme, il me laissait la soigner

Alberto Cairo

Il dit ne pas désespérer de l’actuelle vague d’attentats, quasi quotidiens à Kaboul, et du feuilleton des négociations entre Américains et talibans, finalement abandonnées le 7 septembre. «Je me suis imposé d’être optimiste. Il y a bien sûr des problèmes mais vivre dans la peur n’est pas vivre. Cela fait quarante ans que ce pays est en guerre, l’intelligence finira bien par gagner.» Il n’envisage pas de partir. «Pour faire quoi?» Il gère sept centres de kinésithérapie du CICR, répartis entre Kaboul et plusieurs provinces, dont celle particulièrement dangereuse du Helmand, terre talibane du sud.

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«Ils nous ont acceptés»

Depuis 1990, plus de 184 000 patients ont été traités, équipés de prothèses, dotés de fauteuils roulants ou de béquilles. Environ 120 000 séances de kiné sont dispensées chaque année. Il y a des blessés de guerre, victimes de combats, d’attentats et de mines. Mais une majorité souffre de séquelles de maladies et d’accidents. Ceux qui les prennent en charge sont d’anciens patients, soignés dans les mêmes centres qu’eux.

Jusqu’à maintenant, aucun groupe armé ne l’a empêché de travailler. Dans les années 1990, alors que la guerre civile régnait, les employés du CICR traversaient les lignes de front, sans être attaqués par aucune des parties. A partir de 1996, sous le régime taliban, ils ont continué. «On n’a pas eu de problème particulier avec eux. On était utiles, ils nous ont acceptés. Ils avaient pourtant un tas de règles ultra-strictes, dont l’une qui était que les hommes ne devaient absolument pas travailler avec des femmes. Mais quand un taliban venait avec une femme, il me laissait la soigner.»

La neutralité humanitaire a souffert un peu plus tard, à partir de la fin de 2001. Les forces américaines et, ensuite, celles de l’OTAN, ont mis en place une stratégie de contre-insurrection: aux opérations militaires s’est superposée de l’aide humanitaire, dispensée par les armées ou des ONG qui travaillent pour elles. La France tentera d’appliquer la même stratégie pour, espère-t-elle, gagner «les cœurs et les esprits». «Les armées étrangères sont venues nous voir en disant: «On pourrait travailler ensemble, on fait aussi de l’humanitaire.» Nous avons évidemment refusé. Cette stratégie a créé beaucoup de confusion. Vous ne pouvez pas dire à une population: aujourd’hui on bombarde, demain on vous soignera.»

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Comme la majorité des ONG en Afghanistan, le CICR a progressivement réduit sa présence après avoir subi plusieurs attaques ces dernières années. Les expatriés sont moins nombreux et restent moins longtemps à Kaboul. Mais les centres de rééducation fonctionnent.

Des mains massives

Cet après-midi d’août, Abdel Marouf, 31 ans et des mains massives, est assis sur une civière. Il a les deux jambes paralysées à cause de la polio, contractée quand il était enfant. Il vient depuis dix ans dans le centre de Kaboul pour réajuster ses prothèses qui lui permettent de marcher avec des béquilles. «Avant, je me mettais sur une planche à roulettes et j’avançais avec les mains, c’est pour ça qu’elles sont si grosses.» Il ne se plaint pas et voudrait demander au CICR de lui payer un vélo. «Ça me permettrait de travailler, je pourrais vendre des cartes de recharge téléphonique.»

Dans la même salle de soins, Baker, 30 ans, ne retravaillera probablement plus. Il y a neuf mois, alors qu’il ramassait des tuyaux de cuivre dans une décharge, une mine a explosé. Elle a emporté sa jambe gauche et son bras gauche, et ses deux yeux. Sa jambe droite est encore bandée, fracturée à plusieurs endroits. Marié et père de trois enfants, il vient chaque jour pour apprendre à marcher avec des prothèses. Son cousin le transporte sur son dos. «Il faudrait une chaise roulante mais ils ne nous en donnent pas», dit-il. Un jeune kinésithérapeute du CICR explique: «On ne donne des chaises roulantes qu’aux amputés des deux jambes. Ce n’est pas son cas. On n’en aurait pas assez sinon.»

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Profil

1952 Naissance à Ceva, dans le Piémont.

1987 Œuvre pour une ONG au Soudan.

1990 Rejoint le CICR à Kaboul.

2010 Pressenti pour le Nobel de la paix.

2019 Reçoit la citoyenneté honoraire d’Afghanistan.

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