Albina du Boisrouvray, charité et contes de fées

Ce week-end sont célébrés les dix ans de la Fondation François-Xavier Bagnoud. Rencontre avec l'aventurière au sang bleu qui créa l'organisation humanitaire en mémoire de son fils

Elle vient de s'asseoir dans un salon de l'hôtel Bristol quand la porte s'ouvre, laissant apparaître le photographe. Surprise. «Mais je ne savais pas! Vous avez vu dans quel état je suis?» Se saisit du garçon d'étage: «Voulez-vous demander aux petites en bas un tube de mascara?» Albina du Boisrouvray est chez elle. Pas dans une de ses résidences personnelles, mais dans un des hôtels genevois dont elle est propriétaire, un des rares fleurons du patrimoine familial qu'elle n'a pas engagé dans la fondation qui porte le nom de son fils. Pendant que les éclairages sont mis en place, madame la comtesse ébouriffe sa chevelure bouclée, replace négligemment son châle de soie et trace une ultime ligne de noir sur ses paupières.

Qui ne connaît Albina du Boisrouvray? Depuis treize ans, les magazines glamour ont largement conté le parcours douloureux, énergique et charitable de la maman du «Petit Prince» valaisan, mort pendant le Paris-Dakar en 1986. L'histoire passe habituellement par l'enfance «dorée mais horrible», puisque marquée par les perpétuels voyages de ses géniteurs. Puis le mariage, à 20 ans, avec le Valaisan Bruno Bagnoud, rude camouflet pour une si noble famille. Suit la naissance de François-Xavier, puis la séparation, «Nous étions jeunes, nous ne savions rien du couple», et le retour en France. Il y a alors la parenthèse soixante-huitarde, qui voit la fille du comte Guy de Boisrouvray et cousine du prince Rainier plonger dans la cause estudiantine et trouver en Bernard Kouchner «un de ses meilleurs amis». Elle filmera les événements, deviendra journaliste de guerre, puis se calmera «pour François-Xavier» et passera à la production cinématographique, «22 films en vingt ans». Après le crash de l'hélicoptère de François-Xavier, avec qui périrent Thierry Sabine et Daniel Balavoine, elle perd pied. Trois ans. Bernard Kouchner la pousse alors à s'engager dans une cause humanitaire. Après un bénévolat pour Médecins du monde, elle crée la fondation qui portera le nom de son fils.

Ce week-end, la Fondation François-Xavier Bagnoud fête ses dix ans. En 1989, Albina du Boisrouvray avait engagé presque l'entier de son patrimoine, qu'elle destinait «à François-Xavier de toute façon». Elle avait aussi enrôlé ses deux ex-maris dans l'opération, «parce que notre passion commune, c'était François». Une règle, une seule: perpétuer la présence du disparu dans les domaines où allaient hier ses passions. 22% des fonds furent investis en Valais, «son Valais». Une part pratiquement égale partit à la section aérospatiale de l'université américaine d'Ann Harbor, où avait étudié le «Petit Prince» défunt. Plus de 50% enfin subventionnèrent la nouvelle Association François-Xavier Bagnoud, chargée de mener des missions humanitaires. «Parce que François sauvait lui-même des vies, en hélicoptère.»

Des enfants orphelins ou malades, des villageois ruinés par la guerre, des mineures prostituées, des personnes en fin de vie furent dix ans durant les pupilles privilégiées de la «FXB». Albina du Boisrouvray estime qu'environ 100 000 personnes ont profité directement du soutien de son association. A ceux qui jugent cela infime à l'échelle planétaire, elle répond préférer «l'extrême qualité à la quantité». «Je pense par exemple à ces petites prostituées birmanes que j'ai fait sortir des bordels. Pour elles, c'était un conte de fées.» Mais quid des prostituées du bordel d'à côté? «On ne peut pas tout faire.» Pour les incrédules elle ajoute, une fois encore, la parabole de l'étoile de mer remise à l'eau, alors que toutes les autres continuent de mourir sur le sable. «C'est presque rien, mais pour cette étoile c'est beaucoup.» Une antienne qui ne la satisfait parfois qu'à moitié. Alors, Albina du Boisrouvray ajoute que ses missions servent de modèles aux gouvernements et influencent l'opinion publique.

Pour cela, l'ex-grand reporter continue de courir le monde. Sautant d'un avion à l'autre, elle ne cesse d'alterner avec jubilation les rencontres d'hommes politiques, d'amis de toujours patrons d'organisations internationales et de donateurs, «car on n'a plus un sou!» Au gré de ses sauts de puces, «j'ai x adresses et des affaires partout», elle visite aussi ses protégés et découvre les prochains. «Vous savez comment c'est: vous êtes touché et vous avez envie de faire quelque chose.» Les activités de la FXB, 30 missions en dix ans, s'étendent ainsi à travers 20 pays. Pas forcément parmi les plus pauvres: un déménagement à Paris lui a ainsi soufflé l'idée d'ouvrir des unités de soins palliatifs. «On va bientôt devenir responsables de cinq arrondissements: 6e, 14e, 15e, 16e et 17e.»

Au fin fond de l'Afrique, elle vient sans complexe «avec ses ongles», malgré les ricanements de ses accompagnateurs. «Devrais-je aller totalement décatie, style envoyée d'une ONG, rencontrer des Africaines parfaitement élégantes?» Elle se moque qu'on la compare aux ladies qui posent pour les magazines, des enfants du Sud plein les bras. «Moi je vais là-bas pour vivre mes trucs. I'm a social worker.» Mais l'assistante sociale affirme vouloir prendre du recul, pour que d'autres consolident les missions initiées jusqu'à présent. Albina du Boisrouvray en aurait-elle terminé avec sa propre mission? Depuis trois ans dit-elle, elle a commencé à revivre. «Avant, je n'arrivais pas à me réinsérer. C'est un problème de culture, j'imagine. Notre bulle matérielle et notre confort nous préservent tellement que nous sommes incapables d'affronter la mort.» Depuis, la souffrance des autres lui a servi. «Il ne faut rien comparer. Mais à voir comment les gens arrivent à survivre, on se dit qu'on ne peut pas s'apitoyer sur son sort.» Là-dessus elle se sauve, très vite, vers un énième rendez-vous. Et laisse plus tard un message à la rédaction: «Dites-lui que le mot qui me qualifie le mieux est: marginale.»

Dix ans de l'Association François-Xavier Bagnoud, expositions, spectacles, et animations, jusqu'au 6 juin, Sion.

Publicité