Société

Alexander, au nom de tous les dyslexiques incompris

Il a un Q.I. hors normes, il est, à 15 ans, le plus jeune étudiant de l'Université de Cambridge. Mais il sait à peine écrire son nom. Médiatisé par un procès, le cas du jeune Britannique rappelle de manière spectaculaire que le trouble face aux signes écrits n'a rien à voir avec un défaut d'intelligence. Tandis que les spécialistes plaident pour le droit à la différence

C'est un pâle lunetteux de 15 ans et un mètre quatre-vingt qui fait la une de la presse britannique depuis quelques jours. La Haute Cour de justice à Londres vient de trancher un différend qui l'opposait à sa commune de résidence, Portsmouth: Alexander Faludy, dyslexique surdoué, devra continuer d'assumer seul le prix de sa différence. Ses parents, tous deux instituteurs, avaient sollicité une aide publique car ils peinent à débourser les 25 000 francs annuels que leur coûtent les études de cet enfant très spécial. Si leur fils est, en effet, le plus jeune étudiant du XXe siècle admis à l'Université de Cambridge, il sait à peine écrire son nom et la lecture d'un livre lui coûte des mois de travail. Pour son malheur, Alexander est un phénomène.

Andrew et Tanya Faludy ont très vite remarqué les aptitudes exceptionnelles de leur fils aîné. A 5 ans, il dissertait sur Le seigneur des anneaux de Tolkien, à 8 ans il analysait Othello de Shakespeare et à 9 ans il battait le record national du plus jeune détenteur du certificat d'études secondaires, normalement obtenu à 16 ans. Cambridge a décidé de l'admettre comme étudiant après avoir pris connaissance de deux essais de son cru: le premier portait sur l'interprétation du langage architectural classique par Palladio. L'autre sur la preuve rationnelle de l'existence de Dieu. Enfin, les journaux qui ont répercuté le palmarès d'Alexander n'ont pas manqué d'insister sur son étourdissant Q.I.: à 7 ans, il atteignait un score de 152 (la norme est fixée à 90). Actuellement, ses performances dépassent toute mesure prévue.

Mais, malgré ces étonnantes capacités, Alexander ne parvient pas à établir une correspondance entre les sons et les signes écrits. A sa dyslexie, qui provoque de grosses difficultés en lecture et en orthographe, s'ajoute une dyspraxie, appelée en anglais «syndrome de l'enfant maladroit»: lorsque, péniblement, il a réussi à tracer un mot, il ne parvient pas lui-même à se relire, tant l'écriture est gauche. A l'heure de la rentrée scolaire, Alexander Faludy vient rappeler de manière spectaculaire que la dyslexie n'a rien à voir avec un défaut de l'intelligence.

Mais la nature de ce trouble est «encore largement méconnue, y compris chez les enseignants», déplore Anne Von Hout, neuropsychiatre belge et coauteure d'une somme parue cet été sur la question*. A l'école, Alexander Faludy a souffert le martyre. Heureusement pour lui, ses parents étaient mieux informés, ils l'ont encouragé et aidé. L'enfant a puisé son savoir dans des livres enregistrés à l'usage des sourds et son père a passé des heures à transcrire les textes qu'il lui dictait. L'un des gros problèmes qu'Alexander affronte actuellement, sur le campus de Cambridge, est que, ne pouvant plus compter sur ce secrétaire particulier gratuit, il doit louer les services d'une personne à qui il puisse dicter ses textes.

«Beaucoup d'enfants n'ont pas la chance d'avoir des parents qui ont l'énergie et le temps de les soutenir», observe Anne Von Hout dans sa pratique. Et même si les stratégies de rééducation ont fait de gros progrès dernièrement, notamment avec une approche issue de la neuropsychologie cognitive, nombreux sont ceux qui ne parviennent pas à combler le retard entraîné par leur lenteur initiale. «C'est d'autant plus dommage qu'il s'agit d'enfants souvent brillants.» Et même tout particulièrement brillants. En effet, si l'enfant dyslexique est, par définition, normalement intelligent, Anne Von Hout a observé chez ses patients que plus l'incidence de la dyslexie est forte, plus le Q.I. est élevé. Alexander Faludy n'est donc pas une exception.

Il n'y a, pour l'heure, aucune explication à cette coïncidence entre dyslexie et intelligence supérieure. Il n'y a que des exemples célèbres: Léonard de Vinci était dyslexique, tout comme le sculpteur Rodin. Ainsi que le garçon de 14 ans, brillant mais analphabète, qui consulta en 1896 le médecin Anglais Pringle Morgan, et dont le cas inspira la première tentative de définition de la dyslexie. Un siècle plus tard, on sait que ce trouble complexe a sa source, partiellement génétique, dans la structure même du cerveau. On observe aussi qu'il s'agit d'une déficience des facultés autidivo-verbales, et non pas, comme on l'a longtemps cru, visuo-spatiales. «Au contraire, on s'est aperçu que les dyslexiques ont une supériorité dans ce domaine, note encore Anne Von Hout: ils ont une très bonne perception de l'espace et une grande capacité à reproduire les formes. Ils sont souvent d'excellents architectes ou dessinateurs.» Comme Léonard.

Cette supériorité ne les empêche pas d'être souvent incompris par leurs enseignants et moqués par leurs camarades. A l'école, Alexander Faludy a fini par ramper dans les couloirs, tant il craignait les crocs-en-jambe. Pour sauver son équilibre psychique, ses parents l'ont déplacé dans une école privée, où l'atmosphère était moins cruelle. Et voilà qu'aujourd'hui, le conseil communal de Portsmouth a motivé son refus d'aide financière en arguant que seuls les élèves de l'enseignement public peuvent bénéficier d'une bourse.

L'autre argument des autorités communales est encore plus symptomatique de l'incompréhension qui entoure encore la dyslexie: l'aide financière publique, ont expliqué les autorités, doit profiter à ceux qui en ont vraiment besoin. En anglais, les bénéficiaires de cette aide sont désignés par le terme délicat d'«enfants avec des besoins éducationnels spéciaux». La formule s'applique admirablement à Alexander. Mais à l'évidence, dans l'esprit des autorités et du tribunal qui leur a donné raison, elle ne désigne que ceux qu'elle n'ose pas nommer: les «retardés». Un surdoué, ça n'a pas besoin d'aide.

Comme d'autres spécialistes, Anne Von Hout s'insurge contre la «discrimination» imposée aux dyslexiques dans une société qui «a conservé à l'écrit son statut privilégié». Elle note qu'«aux Etats-Unis, sous l'impulsion de groupes de parents, il est fréquent de voir des dyslexiques autorisés à enregistrer les cours et à être interrogés oralement». Comme elle, les avocats d'Alexander Faludy ont plaidé pour que le droit à la différence inclue celui de ne pas passer par l'écrit. En vain. «De manière générale, en Europe, à l'exception peut-être de certains pays scandinaves, il reste un énorme travail de sensibilisation à faire», diagnostique la spécialiste belge.

Les dyslexiques sont-ils condamnés à appeler de leurs vœux le jour où les boîtes vocales informatisées auront définitivement tué tous les livres?

*«Les Dyslexies», Anne Von Hout et Françoise Estienne, Ed. Masson, 1998, 334 pages.

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