Les Romands, fussent-ils passionnés d’art contemporain, n’ont encore eu que peu d’occasions de voir son travail. En 2009, Alexandra Navratil était l’invitée des cinéphiles de Trafic lors du festival lausannois des Urbaines, avec une vidéo appelée Movie-Goer (le cinéphile, justement). Et l’année précédente, l’espace genevois Piano Nobile l’exposait aux côtés de l’artiste polonais Oskar Dawicki. On pouvait notamment voir ce qui était alors sa dernière production, une vidéo de deux minutes tout à fait fascinante. Le long d’un canal, un homme pousse sur un rail un chariot équipé d’une caméra. De l’autre côté de l’eau, juste un mur et au-dessus le ciel, lisses et mornes tous deux. Mais la caméra est braquée dans la direction du spectateur, qui pourrait presque se laisser prendre par un effet de réel et se retourner pour chercher ce qui est filmé. Si la prise de vue était en direct, il verrait évidemment un autre cameraman, un autre rail…

Ce Portrait over 30 m lui avait aussi valu cette année-là son premier Swiss Art Award. Elle en a reçu un second en juin, ainsi qu’un Prix Manor Zurich, qui lui permettra d’exposer l’an prochain à Winterthour. Deux récompenses qui donnent à la jeune artiste une visibilité helvétique alors qu’elle vit à Amsterdam et expose plus à l’étranger qu’en Suisse. Jusqu’à Philadelphie cette année. Il faut dire qu’elle a très vite déployé ses ailes pour d’autres horizons puisque, après une année seulement aux Beaux-Arts zurichois, elle est partie pour Londres et son fameux Central St. Martins College of Art and Design. Diplômée en 2002, la voilà qui s’installe aussitôt à Barcelone où le Hangar, Centre d’art contemporain très actif dans la production, l’accueille en résidence pour trois ans. Les années suivantes la verront encore passer, pour des résidences ou des compléments de formation, par Vienne, Londres encore, Dublin et New York.

Et toujours, au fil de ses périples, une recherche artistique qui a trait, de près ou de loin, au cinéma, à l’image. Plus jeune, Alexandra Navratil a dévoré les classiques, amenée à la cinéphilie par une amie. Elle cite Pasolini, Godard, déjà des réalisateurs qui ont développé un discours sur le 7e art. Très vite, elle les lira autant qu’elle regardera leurs films, comme Antonioni, Kiarostami, Alan Sekula ou encore Bresson. Elle aime le souci d’épure, l’absence de pathos de ce dernier, son besoin d’aller à l’essentiel. Aujourd’hui, elle s’intéresse à Haneke, qui, remarque-t-elle, se réfère beaucoup à Bresson.

Pourtant le 7e art n’est pas vraiment à la source de l’intérêt d’Alexandra Navratil pour les arts visuels. «Je peignais, comme tout le monde», commence-t-elle par dire. Elle se souvient surtout à la fin de sa scolarité avoir hésité à suivre une formation de graphiste mais avoir estimé que les Beaux-Arts lui laisseraient plus de liberté, lui ouvriraient plus de fenêtres vers d’autres domaines, vers d’autres connaissances.

Car sans conteste, la jeune femme est une curieuse, dans le plus beau sens du terme. Chacun de ses projets est nourri de longues recherches, comme ce travail montré aux Swiss Art Awards cette année. Quatre projections de diapositives en parallèle, avec à chaque fois la même série de paysages américains. Ou presque. Chaque vue est un peu différente, d’une autre teinte, brûlée, griffée différemment par le temps et ses usages. Pour ce travail, l’artiste a cherché les 17 exemplaires conservés dans le monde d’un mode d’emploi publié par Kodak entre 1916 et 1927, pour les premiers tirages colorisés. Elle a photographié les échantillons proposés dans chacun d’eux, produits base de nitrate, et donc instables.

C’est tout le processus de la fabrique de l’image qui est ici questionné. Quel regard sur le monde a commencé à se façonner là, au début de la standardisation de la photographie? A quel point est-on guidé quand on fait une image? Quand on la regarde? Ses réflexions l’ont aussi conduite à s’intéresser à d’autres domaines de l’histoire des idées et des techniques. Comme au principe d’«homme moyen» développé au XIXe siècle par le savant belge Adolphe Quetelet.

Ce qui est admirable, dans le travail d’Alexandra Navratil, c’est sa capacité à poétiser, à sublimer le savoir accumulé, la pensée développée dans des pièces simples, sans plus de dramatisation ni de didactisme. A suivre donc en 2013 à Winterthour mais sans doute aussi en Suisse romande.

Elle est capable de poétiser, de sublimer le savoir accumulé, la pensée développée