«Je suis comme un poisson dans un bocal.» A 17 ans seulement, Alexia Stefani utilise Periscope comme un laboratoire de l’humain. L’application de diffusion de vidéos en direct lui permet de partager avec les jeunes de sa génération. Presque 10 000 personnes scrutent ses apparitions virtuelles. L’adolescente se noie volontairement dans le monde des réseaux sociaux.

A Yverdon, dans sa chambre rose et blanche, Alexia lance des discussions sur les tabous de notre société. «Je parle de sexualité, de la femme et son corps. Je dis quelques phrases et ensuite c’est parti pour une heure de débat, on n’a pas le temps de s’ennuyer!» Et les internautes réagissent instantanément.

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Il est 16h30 et la jeune fille fait son deuxième «peri» de la journée. Elle arrange ses longs cheveux, puis lance l’application Periscope. Soixante personnes en dix secondes. Les premiers commentaires apparaissent sur son écran: «t’as une jolie poitrine», «toujours aussi sexy», «mon dieu qu’elle est trop sage dommage». Teint impeccable, trait d’eye-liner millimétré et un body beige avec laçage en guise de décolleté. Elle attire les internautes avec son physique, mais les fait rester avec ses réflexions. Le leitmotiv d’Alexia: «Je sexualise mon corps avant que la société ne le fasse pour moi.»

Emballement virtuel

Ses photos sur Instagram sont suggestives et provocatrices. Elle se revendique proche du mouvement des Femen, un groupe féministe d’origine ukrainienne. «Elles montrent leurs seins, mais ce ne sont que des seins. Les hommes ont aussi des tétons! Le problème, c’est que nos seins sont devenus des objets sexuels et on doit les cacher.»

Trois heures, son quota journalier sur les réseaux sociaux. «Je suis complètement addict.» Alexia crée son premier blog à 11 ans. A 13 ans, Facebook et Instagram.

Dans cet emballement virtuel, les parents d’Alexia sont dépassés. Fille unique, elle a été élevée à Yverdon avec un père d’un naturel discret et une mère à tendance hypersensible. Sa mère pense qu’elle a grandi trop vite: «Elle a toujours été précoce. A 4 mois à peine, elle se tenait assise dans sa poussette, on ne pouvait pas la coucher! Elle voulait déjà voir le monde.» Sa mère la suit sur Instagram, elle a toujours instauré une relation de confiance avec sa fille. «On la laisse prendre ses propres décisions tout en lui donnant les clés pour comprendre.»

Les hommes de tout âge me regardent avec un air pervers et malsain. Les garçons ont des réactions primaires et prennent l’excuse de la testostérone!

Alexia a toujours eu conscience de susciter le désir du sexe opposé. Pour elle, le regard des hommes transforme la femme en objet. «Les hommes de tout âge me regardent avec un air pervers et malsain. Les garçons ont des réactions primaires et prennent l’excuse de la testostérone! Nous, les femmes, sommes plus réfléchies.» Et lorsqu’on lui demande si l’homme est l’égal de la femme, elle hésite longuement. Mais finit par répondre «oui», comme à contrecœur.

Un corps de femme avant l’heure

Préadolescente déjà, Alexia a dû dissimuler ses formes. «J’ai eu de la poitrine très tôt, étant en surpoids. J’étais la première de mes cousines à mettre un soutif!» Sa mère garde un goût amer des vacances en famille à Majorque. «Alexia avait 14 ans, son père marchait derrière et moi devant elle pour la protéger des mains baladeuses.» Aujourd’hui, pour éviter tout malentendu, son père se demande s’il ne devrait pas porter un tee-shirt avec écrit «C’est ma fille!».

Je me passionne pour la psychanalyse depuis mon plus jeune âge. Je suis en quête perpétuelle de réponses à mes questions existentielles.

Mais au-delà de sa plastique, Alexia cultive son esprit. «Je me passionne pour la psychanalyse depuis mon plus jeune âge. Je suis en quête perpétuelle de réponses à mes questions existentielles.» A 13 ans, elle demande à sa mère de lui acheter le livre Psychanalyse des contes de fées de Bettelheim. «Je voulais mieux comprendre les dessins animés que je regardais.» Alexia dit lire pour «le plaisir de la connaissance», les romans l’ennuient. Elle cite Freud et Jung comme références. La jeune Yverdonnoise étudie désormais la socio-pédagogie au Gymnase Auguste-Piccard de Lausanne. «Je renais depuis que je suis en ville, je me sentais enfermée à Yverdon.» Son rêve serait de faire médecine, «en neurologie ou en psychiatrie bien sûr».

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«Je veux être écoutée»

9721 followers sur Periscope, 4914 abonnés sur Instagram et un compte privé sur Facebook pour garder un espace pour «ses amis». Mais des vrais amis, en a-t-elle? «J’en ai très peu. Rares sont les personnes qui comprennent mes revendications et voient au-delà des apparences.»

Beaucoup de personnes ont fait naître en moi de nouvelles réflexions. J’utilise Periscope pour trouver des réponses à mes propres angoisses.

Petite, Alexia était la tête de Turc de sa classe. «J’étais rondouillarde et j’avais très peu confiance en moi.» Aujourd’hui, elle s’estime capable de beaucoup, mais ressent toujours la nécessité de le prouver aux autres. «Je veux être écoutée, c’est vital pour moi.» Pour Alexia, Periscope semble être le meilleur canal pour se faire entendre. Grâce à ses cafés débats virtuels, elle échange beaucoup avec les internautes. Ce partage instantané la fascine. «Beaucoup de personnes ont fait naître en moi de nouvelles réflexions. J’utilise Periscope pour trouver des réponses à mes propres angoisses.»

Alexia a souffert, et souffre encore en partie aujourd’hui, de troubles alimentaires. Ses parents nous confient la voix tremblante: «On a failli la perdre. Elle se faisait vomir six à sept fois par jour.» Après deux hospitalisations pour anorexie et boulimie, la jeune fille comprend enfin qu’elle est malade. «J’ai appris à combattre mes démons et trouver des réponses à mes problèmes. Grâce à mes lectures sur la psychanalyse, j’ai brisé mes propres schémas.» Et maintenant, Alexia souhaite transmettre ses expériences sur Periscope. «L’application m’aide à m’accepter physiquement. J’ai un problème de dysmorphie corporelle, je vois mon corps plus gros qu’il n’est.» Elle souhaite lâcher prise et accepter «le plaisir de la nourriture», simplement.

La provocation comme moteur

Sur son compte Instagram, on peut lire: «fitness girl and pole dancer». Une provocation de plus pour se faire entendre et attirer le plus d’abonnés possible. «Je sais que les gens pensent directement à une stripteaseuse. Du coup, j’ai des followers et je joue sur des stéréotypes que je peux ensuite démonter.»

Je reconnais, sur fond de provocation, faire preuve d’une certaine arrogance. Mais je sais rester à l’écoute.

A cet instant, Alexia pourrait être dans un spa luxueux payé par un de ses admirateurs ou se remplir les poches grâce à un partenariat avec des marques de cosmétiques. Mais pour l’adolescente, rien n’est plus précieux que sa liberté. Au fond, Alexia fait preuve d’une grande maturité pour son âge. Elle a pleinement conscience de ses actes. «Je reconnais, sur fond de provocation, faire preuve d’une certaine arrogance. Mais je sais rester à l’écoute, sûrement une de mes plus grandes qualités.» Sa mère lui a appris à faire de sa sensibilité une force. Pour la débrouillardise, Alexia tient de son père. Pour lui, «elle sait parfaitement mener son petit monde». Une question reste alors en suspens: et si tout cela n’était qu’une stratégie de séduction?


Profil

1999: Naissance à Yverdon

2014: Entrée au Gymnase Auguste-Piccard à Lausanne

2015: Découverte du mouvement féministe des Femen

2016: Inscription sur l’application Periscope