Alexis Roussel préside le Parti pirate suisse

Ovni sur l’échiquier politique, il exige un vrai débat sur les libertés numériques

Alexis Roussel boulotte des ­crêpes comme un enfant. C’est d’ailleurs son principal régime alimentaire depuis 18 mois. Il y a deux raisons à cela. D’abord, il adore ça. Ensuite, c’est qu’il jouit d’un bureau à l’étage de la Crêperie des Pâquis, à Genève. Enfin, pour travailler, il préfère de loin s’installer au bout de la table en chêne massif du restaurant. La place est stratégique. Elle lui permet de garder un œil sur les nouveautés du menu et la borne de paiement en bitcoins qui trône vers la desserte. Depuis le mois d’octobre 2013, le juriste de formation œuvre au sein du comité de l’association faîtière des entreprises suisses de la monnaie virtuelle (LT du 16.04.2014). Mais pas que.

Alexis Roussel, c’est aussi une taille mannequin dans un costume deux pièces anthracite. Cette dégaine trahit une première coquetterie. La deuxième concerne son âge, 37 ans, qu’il rechigne à dévoiler au prix de notre insistance. Mais derrière cette image de gendre idéal, gourmand et jovial, se cache une âme de pirate des temps modernes, propulsé en 2009 dans l’arène de la politique suisse.

Voilà six ans que ce père de deux enfants préside le plus jeune et audacieux mouvement politique de Suisse: le Parti pirate. Celui-ci émane de la scène geek activiste et underground. Champions de la transparence numérique, les Pirates militent pour la défense des droits civiques des internautes. Ils s’attachent notamment à réformer les droits de la propriété intellectuelle, comme le droit d’auteur, les brevets et la protection des œuvres. Les Pirates exigent enfin l’application des lois et libertés civiles du monde physique (liberté d’expression, respect de la sphère privée) au Web.

C’est en Suède, berceau du parti en janvier 2006, que les Pirates ont gagné l’attention internationale par leur soutien invétéré au site de téléchargement torrent Pirate Bay, dont les serveurs ont été fermés en mai 2006 sur l’ordre du Ministère de la justice suédois. Soit une première atteinte aux libertés numériques des internautes. C’était il y a presque dix ans.

Depuis, l’essor des réseaux sociaux, de la téléphonie mobile, les révélations de WikiLeaks et d’Edward Snowden, la multiplication des cyberattaques ciblant les Etats et les entreprises ont ouvert aux Pirates de nouveaux champs de bataille, leur permettant d’essaimer leurs revendications dans 28 pays par la formation de partis pirates nationaux. Et de faire leur entrée au Parlement européen (deux eurodéputés), dans un gouvernement national (Islande) et régional (Berlin). En Suisse, le Parti pirate fait encore office d’ovni dans l’échiquier politique. Alexis Roussel en a conscience. Mais «avec le temps, nos idées triompheront».

Le natif de Thoune a versé dans la piraterie au terme d’un long cheminement personnel et professionnel, au cours duquel «il forge ses convictions humanistes et politiques». C’est d’abord La Haye, où la famille Roussel s’installe lorsque Alexis n’a que 4 ans. Il y grandira jusqu’à ses 17 ans. Aux Pays-Bas, il «s’imprègne de la mentalité néerlandaise et de son ouverture d’esprit». Puis c’est la parenthèse estudiantine à la Faculté de droit d’Aix-en-Provence. Ensuite à la Sorbonne.

A son retour à La Haye, Alexis Roussel décroche un poste au sein de la Cour internationale de justice où il se spécialise dans la gouvernance électronique. Premier coup de massue. Là, le juriste «prend conscience de l’ignorance des administrations et des gouvernements sur les nouvelles technologies et leurs enjeux.» Le deuxième coup de massue, Alexis le recevra à Genève, en 2003. La Cité de Calvin est alors l’hôte du premier Sommet sur la société de l’information (SMSI) organisé par l’Union internationale des télécommunications (UIT).

Au cœur de ce grand raout onusien, Alexis Roussel se souvient encore de l’obsession des diplomates pour Internet: «Ils n’avaient qu’un mot à la bouche, comment limiter certains accès et surveiller davantage le réseau. J’ai cru rêver. Pour moi, le numérique devait rester apolitique.» Alors pourquoi s’être lancé dans la politique? «Parce qu’il s’agit d’éduquer et d’accompagner au mieux les citoyens, comme les gouvernements dans la transition numérique de notre société.»

A l’issue d’une parenthèse professionnelle de quatre ans et demi dans le secteur privé, le juriste assiste à la naissance des Pirates suédois. En Suisse, il se met alors en quête d’un parti qui réunirait ses convictions politiques», soit «la recherche d’une nouvelle société qui prendrait en considération les changements technologiques».

Alexis lorgne le programme des Verts sans «s’emballer pour autant». Il s’intéresse à la «traditionnelle vision humaniste du PLR», mais constate que le parti «plaide pour la vidéosurveillance» dans les espaces publics. Alors le PS peut-être? «Oui, mais certains socialistes sont pour l’utilisation de chevaux de Troie», soit de petits logiciels qui permettent de surveiller les réseaux informatiques. Le trentenaire sera donc Pirate, «le parti le mieux doté pour parler des nouvelles technologies dans le politique».

A contre-courant de la frénésie entourant le développement technologique, le débat suisse sur le numérique prend son temps. «Tant mieux, réagit Alexis Roussel. En Suisse, nous avons la chance de vivre dans une société décentralisée, qui prend le temps de la réflexion et de la discussion. De là à prendre les bonnes décisions…» Il cite en exemple les frictions générées à Genève par les services de voiturage Uber ou de location d’appartements Airbnb. «Un débat du passé puisque d’ici peu nous ne conduirons plus. Uber planche déjà sur un système de voiturage sans chauffeur.»

Lors de la session parlementaire qui se tient actuellement à Berne, Alexis Roussel entend sensibiliser ses confrères. Selon lui, l’alternative est ailleurs: «Il faut que l’Etat respecte et défende à la fois l’intégrité physique et numérique de l’individu. Nous passerions ainsi d’une société répressive sur le numérique à une société d’échange. D’où l’importance du combat politique.» Aux élections fédérales du mois d’octobre prochain, le Parti pirate suisse a un appétit d’oiseau avec pour seule ambition un siège dans le canton de Zurich. Alexis Roussel, lui, se commande une crêpe poire-choco-crème fouettée.

«Pourquoi débattre sur Uber puisque celui-ci planche déjà sur un service de voiturage sans chauffeur?»